L’expression a tout du paradoxe. De la contradiction, si on l’entend de manière littérale. Elle exprime pourtant une belle ironie. «Faire une belle jambe», on le sait, souligne le peu de cas que l’on accorde au sujet évoqué, à l’information reçue. «Cela me fait une jambe» quand, justement, cela ne présente aucun intérêt aux yeux du locuteur.

Déception initiale: la tournure n’érotise nullement cette contrée de nos compagnes. On ne parle pas ici du velouté d’une cuisse, des promesses d’une cheville ou de la liberté aérienne d’un pied. Mais de mollets poilus, et d’étoffes bouffonnes. La «belle jambe» apparaît lorsque la mode vestimentaire masculine passe de la robe à la chausse, vite scindée en un haut-de-chausses et un bas. Soudain, certains mâles s’inquiétaient de cette partie de leur anatomie un peu dévoilée. Obsession déclinée par un adjectif; on disait que le coquet était bien jambé, ou pour son malheur, mal jambé. Le souci de la belle jambe devient synonyme de frivolité, d’affectation. La première forme, «ça ne lui rendra pas la jambe bien faite», esquisse le sarcasme suscité par ce soin des galbes. Puis l’expression se retourne, devenant «faire bien la jambe»: abrégée, la formulation condense l’ironie du propos. Les belles jambes demeurent affolantes, mais «faire une belle jambe» laissera planer encore longtemps son sourire ironique.

Chaque jour de l’été, sans prétention, «Le Temps»déguste un mot ou une expression de la langue française.