Soit un immense pré et son ancien noyer solitaire, entourés très au loin de bâtiments épars. A fond, une falaise abrupte et sa couronne forestière touffue; au delà encore, la longue ligne des crêtes du Jura. Difficile de trouver plus bucolique et plus paisible que le plateau de Saint-Loup à Pompaples, à un jet de pierre de La Sarraz. Paix régulièrement brisée, pourtant, lorsque les hélicoptères qui desservent l'hôpital fondé ici, il y a plus d'un siècle et demi, par la communauté des diaconesses, atterrissent bruyamment dans le rond bien voyant tracé près du vieil arbre.

Et maintenant, voici qu'un OVNI s'est posé sur la prairie. Qu'en disent les bonnes sœurs? Elles sont enthousiastes. La chapelle provisoire, tout en bois, fortement originale, expérimentale et high-tech, qu'elles ont commandée au groupement d'architectes lausannois Localarchitecture et Danilo Mondada, les satisfait en tous points; elles en retirent un discret mais légitime orgueil. A juste titre. Car cette communauté qui tend à se réduire inexorablement faute de relève, vient d'offrir à ce pays et à l'architecture en général une œuvre sans égale. Qui, à la fois innovante et inspirée, prend place, sans solution de continuité, dans la lignée des chapelles telle qu'elles ont été voulues par la tradition régionale protestante.

Comment ce bâtiment léger, qui ne ressemble à rien de connu, fait-il pour imposer immédiatement et si fort le sens pour lequel il a été conçu? Au premier abord, l'objet, entièrement plissé, suggère une cocotte en papier particulièrement élaborée. Ou une très grosse chrysalide sur le point de muer. Mais aussi, surtout et de toute évidence, c'est à une chapelle qu'il fait penser. «Nous avons étudié celle de la maison mère ainsi que la toute proche abbatiale de Romainmôtier pour en dégager un ensemble de principes auxquels nous avons donné notre traduction: l'entrée basse, le déploiement dans le sens de la profondeur, rythmé par les colonnades, s'achevant par une élévation et se refermant sur l'abside», explique Antoine Robert-Grandpierre, l'un des trois partenaires de Localarchitecture.

Ce mouvement, tout en subtilité, se trouve renforcé par la simplicité des matériaux utilisés: bois pour l'ensemble du bâtiment et textile de cuivre tramé pour deux des façades, celle d'entrée et celle du fond en pignon. Textile qui filtre la lumière et restitue l'effet du vitrail. En raison des longs et très minces panneaux dont il est constitué, l'ouvrage, petit en surface (150 m2) et volume (600 m3), possède une réelle monumentalité. De manière plus inattendue et complexe, l'élan qui lui est imprimé tient aussi à sa structure plissée, issue de l'origami, l'art japonais du pliage de papier. Inconnue dans son pays d'origine, l'exploitation architecturale de ce savoir constitue une invention remarquable et fait de la chapelle provisoire de Saint-Loup un véritable prototype.

La réussite de l'œuvre tient à une conjonction favorable. Les diaconesses cherchaient comment remplacer, à titre temporaire, la chapelle située dans l'immeuble de leur maison mère, en chantier jusqu'à fin 2009. Elles songeaient à louer une tente de cirque ou des containers métalliques. Au vu des devis - quelque 200 000 francs, sans compter les adaptations nécessaires - les architectes chargés de la transformation du bâtiment leur offrent de réaliser un ouvrage plus approprié à un coût comparable.

«Nous avions à construire un grand espace libre. Compte tenu des faibles moyens financiers et du caractère provisoire de la chapelle, l'idée s'est imposée de travailler avec un seul élément, servant à la fois de structure et d'enveloppe et de recourir, pour ce faire, à des panneaux de bois préfabriqués», poursuit Antoine Robert-Grandpierre. Assistant auprès du Laboratoire de la production d'architecture (LAPA) de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), il connaît les travaux de ses voisins du Laboratoire de construction en bois (IBOIS) piloté par le professeur Yves Weinand. Notamment les recherches de Hani Buri, architecte et chargé de cours, sur les principes géométriques de l'art de l'origami. Or, ce dernier voudrait précisément passer à leur application au domaine de la construction.

«Nous avons fourni les paramètres préalablement définis pour notre chapelle puis nous avons joué avec le logiciel mis en place par Hani Buri, qui comporte les règles de base de l'origami.» Après un processus d'ajustement du projet, les architectes sont en mesure de soumettre un avant-projet. En dépit du caractère expérimental avoué de l'ouvrage, les diaconesses n'hésitent pas, ravies de collaborer avec l'EPFL et de contribuer ainsi au progrès de la recherche. Ensuite, la construction se déroule à une vitesse record: les panneaux de bois sont commandés aux dimensions exactes puis montés et assemblés. Entre la décision et le culte inaugural en juillet dernier, peu de mois s'écoulent.

Les sœurs diaconesses fréquentent leur chapelle avec bonheur. On les aperçoit à toutes les heures, silhouettes désuètes en bleu et gris, s'engager par petits groupe, à pas tranquilles, sur le chemin qui longe le vieux noyer. Puis méditer dans leur chapelle, dans la lumière de la prairie, face à la grande croix qui flotte par-dessus les cimes. Renonceront-elles un jour à leur chapelle provisoire et démontable, distinguée par le prix Bois 21 de l'Office fédérale de l'environnement? Déjà une petite start-up est née, liée à cette expérience: SHEL vise à promouvoir ce type de construction par des conseils et des services en géométrie et calcul.