Belles cylindrées

Les belles cylindrées paradent, les concours d’élégance sont de retour

Hommage à l’automobile classique: Mathias Doutreleau fait revivre une tradition genevoise des années 1920, les concours d’élégance. Le défilé est prévu les 18 et 19 juin au château de Coppet

Il est comme ça, Mathias Doutreleau, il les aime toutes, quel que soit leur âge. «Je fais «Ah!…» à chaque fois que j’en vois une», explique l’élégant quadragénaire, les yeux pétillants derrière ses fines lunettes. L’objet de ses ardeurs? Les voitures. Le Vaudois d’adoption a décidé de faire revivre une tradition née dans les années 1920: les concours d’élégance. De 1924 à 1954, les quais de Genève accueillaient d’ailleurs une pareille manifestation. «Je veux organiser un événement sublime, à l’image de la Suisse. Il se distinguera de celui de Pebble beach en Californie ou de celui de Chantilly en France par sa recherche de la perfection.»

La septantaine de belles cylindrées qui prendront part à cette nouvelle première suisse seront réparties en dix-huit classes d’excellence autour du thème principal: les années Pop Art (1958-1969). Parmi les participantes, des stars: Lamborghini Miura, Maserati Ghibli et Jensen Interceptor, mais également des Hispano-Suiza d’avant-guerre. Dans son élan de passionné, Mathias Doutreleau organise même une première mondiale dans le cadre d’un concours d’élégance: une présentation de «futures classiques», soit des voitures des années 1975 à 1985.

Chaque automobile scrutée de près

Le jury, composé d’une vingtaine de personnalités du monde automobile, dont des historiens, des collectionneurs ou des designers, sera présidé par Adolfo Orsi – fils et petit-fils d’Omar et Alfonso Orsi qui ont tenu les rênes de Maserati – et par Ed Gilbertson, président du jury de Pebble Beach, le plus célèbre des concours d’élégance. Il passera en revue chaque automobile, dans ses moindres détails, jugeant entre autres l’authenticité de la peinture ou de la carrosserie d’origine, l’harmonie, l’élégance et la beauté des lignes, mais également leur importance dans l’histoire de l’automobile. «Nous distribuerons trois prix par classe.»

«Dans ces concours, c’est une fierté de devenir une référence pour les collectionneurs. Le Trophée Best of Show récompensera encore la meilleure automobile de toutes les catégories». Et l’élégance de l’équipage? «Les costumes des dames et la présence d’un chien sont des détails qui ont leur importance, mais ce n’est pas obligatoire. Un prix supplémentaire est prévu», précise l’organisateur dont la tâche n’a pas été de tout repos pour trouver des sponsors. «J’ai présenté mon projet à la Ville de Genève, puisque ses quais avaient connu pareil événement, mais ils m’ont éconduit. C’est dommage.»

Fils d’une muse de Dior

Né à Paris, Matthias Doutreleau, 42 ans, aime préciser qu’il est le fils de Victoire Doutreleau, mannequin et célèbre muse de Christian Dior puis d’Yves Saint Laurent. Son père Pierre Doutreleau est un peintre amoureux des belles cylindrées et propriétaire, entre autres d’une Ferrari, d’une Jaguar et d’une Cadillac. «A 9 ou 10 ans, je garais déjà sa Chevrolet Caprice Station Wagon.»

La famille déménage en Suisse, à Prangins puis à Saint-Cergue, pour la lumière, la sérénité du lac Léman qui inspire le peintre. Le petit Mathias, qui ne possède pas moins de 450 petites voitures, achètera sa première automobile à 14 ans, pour un franc symbolique, à son père. «C’était une Rolls-Royce 1925 Silver Dawn drophead coupé, carrossée Mulliner, un modèle unique.»

Faire sortir ces belles élégantes de leurs cachettes

Après son bac, il part étudier le droit à Paris, ne termine jamais ses études et se lance dans l’événementiel pour le groupe LVMH en France, puis pour le groupe hôtelier The Peninsula aux Etats-Unis, où il organisera des événements autour de l’automobile. Il passera encore quatre ans à Abu Dhabi pour mettre en place un concours d’élégance qui n’aura jamais lieu. C’est alors le retour en Suisse en 2013, où il organise des rallyes et conseille des clients pour développer leur collection. Et lui-même, combien possède-t-il de belles cylindrées? Il hésite, compte: «Ça en fait huit qui sont dans différents endroits. Mais un jour j’aurai mon garage.» En attendant, son but est de faire sortir ces belles élégantes de leurs cachettes. «Il existe un nombre incroyable de collectionneurs en Suisse. Il y a des petites poches partout.»

Faut-il être riche pour ce genre de passion? Le fils de Victoire, qui n’aime pas parler d’argent, esquive. «Il faut être riche de culture, de savoir, de passion.» Oui mais encore? «Il y a des voitures très humbles qui ont un intérêt exceptionnel. Les prix vont de 15 000 à 50 millions de francs. Ces douze dernières années, ils ont augmenté de 400%. Je n’aime pas cet aspect spéculatif. On doit acquérir une automobile pour le plaisir de la posséder et de la faire rouler et non pour la revendre et faire de l’argent.» Ce passionné d’automobiles le reconnaît: «Nous sommes peut-être un peu fous car nous célébrons l’inutile dans ce genre de concours.» Un peu fou et décadent non? «Pas du tout! Nous rendons hommage au savoir-faire de l’homme et à la politesse. Nous nous habillons élégamment, ouvrons la portière aux dames et leur faisons des baisemains. Elles sont gracieuses et élégantes.» So posh!

Château de Coppet, les 18 et 19 juin. www.concoursdelegancesuisse.com


Une longue tradition

Les concours d’élégance sont nés en France et le terme a été repris tel quel par les Anglo-Saxons. A partir de 1600, le dimanche était le jour où l’aristocratie française montrait son élégance et ses richesses. Par la suite, les fabricants de carrosses utilisaient ces événements mondains pour exposer leurs produits. A la fin du XIXe siècle, les concours d’élégance sont rapidement devenus le centre d’une nouvelle scène de la bonne société. Leur gratuité garantissait une distraction bienvenue pour la population.

La Mode automobile, revue mensuelle consacrée aux concours d’élégance, est lancée en octobre 1928, avec une couverture qui mêle les deux icônes de ce type de manifestation: le charme féminin et la ligne élégante des automobiles. Les chiens sont des partenaires incontournables des concours d’élégance, qui sont également le vivier des dernières tendances vestimentaires. Après la grande dépression, les concours disparaissent peu à peu. Après la Seconde Guerre mondiale, qui voit naître en Europe la fabrication de masse des voitures, les premiers efforts pour les faire revivre sont infructueux.

En 1950 est lancé le concours d’élégance de Pebble Beach. Les voitures européennes sont à la mode aux Etats-Unis. L’accent est mis sur les nouvelles voitures de sport, mais on assiste à une reconnaissance croissante de la valeur des voitures de 1924 à 1939. La renaissance des concours d’élégance a ainsi permis de sauvegarder et restaurer des voitures d’avant-guerre. Dès 1955, aux Etats-Unis, l’accent est mis sur les voitures anciennes, alors que les concours d’avant-guerre en Europe mettaient en scène des voitures neuves. Si Pebble Beach reste la crème des concours, d’autres voient le jour comme le «Cartier Travel with style» qui a lieu tous les deux ans dans différents endroits en Inde. Le Koweït a également son concours d’élégance organisé par le Koweit Historical, Vintage & Classic Car Museum. L’Angleterre a son England’s Salon Privé Concours d’Elégance à Blenheim Palace, l’Australie organise l’Australian International Concours d’Elegance, Shanghai son Bund Classic et la France son Chantilly Arts & Elégance Richard Mille. (S.P.)

Sources: Richard Adatto et Michael Furman, «Concours Rétrospective», Ed. Coachbuilt Press, 236 p. Patrick Lesueur, «Concours d’élégance», Ed. E-T-A-I, 191 p.


Ces concours en dates

1894: «Le Petit Journal» organise le 1er concours (pas une course) de voitures sans chevaux

1895: Turnbridge organise le 1er concours en Angleterre

1905: Premier concours international à Düsseldorf

1929: Concorso d’Eleganza Villa d’Este

1935: Concours de Montreux

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