Une longue colonne de fidèles se forme tous les jours devant le monastère da Luz, à São Paulo. A une lucarne de bois, hommes et femmes recueillent contre donation de minuscules pilules confectionnées selon la «formule» du frère franciscain Galvão, en émiettant du papier de riz portant des prières à Marie. C'est que ces fragments ont la réputation d'être miraculeux depuis qu'ils auraient guéri un malade de ses calculs rénaux un jour de 1785 ou 1788.

Après en avoir avalé à son tour en 1999, une certaine Sandra Grossi est tombée enceinte malgré une malformation de l'utérus. Le Vatican a décrété en décembre dernier que le phénomène était scientifiquement inexplicable et que ce miracle faisait de Galvão un saint, le premier né au Brésil. Ne manque plus que la canonisation, dont va s'occuper le pape Benoît XVI au cours de la visite de cinq jours qu'il entame aujourd'hui dans l'immense pays.

«Dès l'annonce de sa canonisation, la demande de pilules a explosé, se réjouit sœur Claudia Hodecker, du monastère. Le succès est immense. Et parmi beaucoup d'autres, Alessandra, avocate de 28 ans, est convaincue de devoir au papier de riz d'avoir trouvé un emploi. 97% des Brésiliens interrogés dans un récent sondage n'assurent-ils pas avoir la foi?

Le Brésil reste le pays abritant le plus de catholiques au monde (140 millions). Mais leur proportion est passée de 83,3% de la population en 1991 à environ 74% en 2000. Une chute qui s'explique en bonne partie par l'essor du mouvement évangélique, d'Eglises pentecôtistes essentiellement, qui représentent désormais 17,9% de la population. Dans les grandes villes, les nouveaux venus se sont imposés dans les milieux populaires en «[amenant] les pauvres écrasés par la douleur dans un grand mouvement de jubilation et d'allégresse divine», selon les mots du chercheur André Corten. Ce qui n'empêche pas les obédiences néopentecôtistes de surfer sur la «théologie de la prospérité», qui présente le succès financier comme conforme à la volonté divine.

Au Brésil, la canonisation du frère Galvão pourrait aider à contenir la désaffection des fidèles, estime Claudio Hummes, ex-archevêque de São Paulo et actuel préfet de la Congrégation pour le clergé à la Curie romaine. Une telle évolution s'esquisse déjà.

Selon une étude de la Fondation Getulio-Vargas, les pentecôtistes poursuivent leur essor parmi ceux qui se disent «sans religion» mais ils ne progresseraient plus dans les milieux catholiques. La baisse de la pauvreté dans les zones rurales aurait mis un frein au mouvement dans ces bastions romains. «Il y a aussi un certain regain du catholicisme en Amérique du Sud et en particulier au Brésil, note la chercheuse Cécilia Mariz. Les catholiques pratiquants sont plus nombreux, grâce au succès de la Rénovation charismatique.»

Ce mouvement né aux Etats-Unis vise à faire face au déclin catholique en reprenant des recettes pentecôtistes comme le chant ou le recours au Saint-Esprit pour guérir et opérer des miracles. Une stratégie jusqu'ici essentiellement défensive. «La Rénovation charismatique aide à endiguer la perte de fidèles mais elle n'a pas permis jusqu'ici de reconquérir ceux qui sont partis», prévient le théologien Fernando Altemeyer.

Le sujet poursuivra Benoît XVI pendant plusieurs jours. La fuite des fidèles sera au menu de la Ve Conférence générale de l'épiscopat latino-américain qui sera inaugurée le 13 mai. «Le pape tentera de se rapprocher des évêques latino-américains qui le trouvent peu sensible aux réalités de la région, en particulier à la pauvreté», note Cécilia Mariz. Des évêques qui n'ont pas toujours bien vécu l'accession au trône de Saint-Pierre d'un adversaire acharné de la théologie de la libération. Malgré l'affaiblissement de cette doctrine, Benoît XVI s'est encore senti obligé de punir, en mars, l'un de ses pionniers, le prêtre salvadorien Jon Sobrino, coupable d'avoir souligné dans ses ouvrages l'humanité de Jésus-Christ.

Le président Lula se méfie. Et compte bien faire barrage au Vatican sur certains dossiers. Il se refuse ainsi à s'engager contre la légalisation de l'avortement (actuellement interdit, sauf en cas de viol ou de risque pour la vie de la mère). Si, à l'instar de 65% de ses compatriotes, il est opposé à cette pratique, il estime que l'Etat ne peut pas ignorer ce qui représente une «question de santé publique» dans un pays où les grossesses indésirées sont nombreuses.