Un été à…

Berlin, haut lieu du naturisme allemand

Lorsqu’on se promène l’été dans les parcs de la capitale allemande, il n’est pas rare d’y rencontrer des gens entièrement nus. La ville a une longue tradition en la matière, surprenante pour les touristes

La touriste britannique ne s’attendait pas à ça. La soixantaine, le chemisier en Liberty bleu pâle boutonné jusqu’au col, Helen se promène avec un groupe de visiteurs dans le Tiergarten, le parc du centre de Berlin, lorsque son regard tombe sur une paire de fesses bien bronzées se prélassant au soleil.

Qu’elle regarde à droite, à gauche, devant ou derrière elle, partout c’est le même spectacle: des petits groupes de naturistes sont allongés au soleil. Dans la capitale allemande, dès que le thermomètre franchit la barre des 25 degrés, les Berlinois attrapent vélo et serviette de plage et investissent les parcs et bords de l’eau de la ville. Souvent dans le plus simple appareil.

La soixantaine également, Heinrich a le cuir cuivré et parcheminé de ceux qui ont passé de nombreuses heures au soleil. Depuis 25 ans, chaque jour de beau temps dès les premières chaleurs de mai, il prend son chapeau, son livre et sa serviette et s’installe, tout nu, au bord du lac Krumme Lanke, au sud-ouest de la ville. A l’informelle pelouse naturiste de la pointe ouest du lac, Heinrich préfère la plage de sable familiale, où il est le seul à pratiquer la Freikörperkultur (FKK), la «culture du corps libre», comme on appelle cette pratique depuis le XIXe siècle.

Giraudoux étonné

«Le naturisme s’est anciennement développé en Allemagne et dans les pays protestants du nord de l’Europe où la nature est mythifiée. La nudité y est banalisée jusque dans l’espace public, plages et zones vertes urbaines», souligne Emmanuel Jaurand, de l’Université d’Angers en France, dans une étude consacrée au sujet. Et de rappeler que de passage à Berlin en 1930, Giraudoux notait déjà avec étonnement l’invasion des lacs et parcs par des jeunes dévêtus.

Rüdiger, Barbara, Siegmar et Franziska, voisins et tous retraités, sont adeptes depuis de longues années. Ils habitent à proximité du Krumme Lanke et passent la journée sur une pelouse au bord de l’eau, dès les premiers beaux jours. «Rien d’idéologique, assure Rüdiger, 68 ans. Pour moi, c’est vraiment un sentiment de liberté que de bronzer ou de me baigner nu.» Les deux femmes disent opter pour la FKK afin d’«éviter les vilaines marques blanches» laissées par les maillots de bain sur leur corps bronzé.

Rüdiger, lui, «déteste le contact d’un tissu humide sur la peau. Et puis c’est très peu hygiénique. Avec un maillot, vous attrapez des champignons ou des infections urinaires!» Mais «au début des années 70, c’était un peu de la provocation que de se baigner nu, se souvient Siegmar, 74 ans. Une fois, la police a même distribué des amendes au lac Teufelssee! 10 marks par nudiste! Le lendemain, lorsqu’ils sont revenus, on brandissait tous nos billets de 10 marks, et puis ils ont laissé tomber!» La police ne passe plus depuis bien des années pour réglementer les tenues des baigneurs. «Mais depuis le printemps, on voit souvent des groupes de jeunes réfugiés qui se postent à l’ombre pour regarder les femmes», regrette Franziska.

Un «droit naturel»

On compterait aujourd’hui huit à 12 millions de nudistes en Allemagne, soit 10 à 15% de la population. La tradition est ancienne dans le pays. Sous l’Empire allemand, on la pratiquait sur des plages isolées, parfois sur ordre médical pour soigner des maladies de peau. Par la suite, les nazis ont tenté une offensive prude. «Mais ils ont vite renoncé… De toute façon, ils entretenaient un rapport décomplexé au corps, exaltant la beauté des corps des sportifs», rappelle Wolfgang Weinreich, ancien président de la Fédération allemande des naturistes.

L’actuelle législation sur la tenue à adopter pour se baigner remonte d’ailleurs à 1942. Elle stipule qu’on peut se baigner nu «là où ça ne choquera pas les gens». Un parc ou les rives d’un lac, donc… La nudité est acceptée lorsqu’elle est en harmonie avec la nature. Lorsqu’elle est «publique, urbaine, décomplexée et tranquille, cela me semble être le trait le plus original du modèle germanique», estime Emmanuel Jaurand. La nudité intégrale est permise en tout lieu «naturel», dans la mesure où la personne nue n’importune pas le public par des gestes déplacés. Détachée de toute connotation sexuelle, elle n’est alors pas considérée comme incongrue. On a une reconnaissance d’un «droit naturel».

Angela Merkel aussi

La RDA avait elle aussi rapidement renoncé à interdire le naturisme, un temps considéré comme une «dégénérescence bourgeoise». «Le régime communiste a vite accepté cette soupape de liberté dans un pays où l’on avait le droit de ne rien faire», rappelle Wolfgang Weinreich. Le naturisme était aussi vu comme un moyen de contourner la laideur des maillots de bain fournis par l’industrie du bloc de l’Est.

Angela Merkel, la chancelière qui a grandi à l’Est, n’a pas échappé au mouvement. Il existe d’elle des photos de plage dans le plus simple appareil, datant de l’époque communiste. Les Allemands de l’Ouest, désireux d’explorer l’ex-RDA en maillot de bain à la chute du Mur, se sont d’abord offusqués de la nudité décomplexée de leurs nouveaux compatriotes. Au point d’exiger la délimitation de zones FKK sur les plages de la Baltique. Mais rien de tel dans les parcs ou sur les plages des lacs de Berlin.


A lire

Tous à poil! Les habitants de la capitale allemande se déshabillent dès que la température dépasse les 25 degrés. Et partout en ville. Une tradition centenaire qui semble pourtant en régression, selon Le Point du 10.08.2015 et L’Hebdo du 20.08.2015.

Tout-nus urbains. «Adam et sa femme étaient alors tous deux nus et ils n’en rougissaient point»: parce que la nudité est un concept très relatif, petit tour des parcs berlinois en compagnie de la chroniqueuse du site www.soyonsdesinvoltes.fr

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