Il est arrivé élégant, propre sur lui; un peu essoufflé quand même. Tant de choses à préparer avant son départ à Salzbourg. Dire au revoir à sa femme et à ses deux petits garçons – qu’il ne reverra plus pendant plusieurs semaines –, respirer l’air du lac, s’imprégner du magnifique rôle de Tamino. Bernard Richter? Un ténor à l’élégance racée, voix souple et lyrique, idéale pour Mozart. Le ténor national par excellence puisqu’il est né sur terres neuchâteloises.

Bernard Richter rayonne sur la scène internationale, surtout en cette année 2012, une année «cadeau» dit-il, où il aligne trois rôles mozartiens à Paris (il a déjà chanté Don Ottavio en mars et Ferrando en mai) et à Salzbourg. Au Café des Arts, à Neuchâtel, il sirote un café, le regard tendu vers l’horizon. «Hier, j’ai encore passé un long moment à revoir l’air «Dies Bildnis» de Tamino dans La Flûte enchantée.» Tamino: un rôle en or, un premier plan. Bernard Richter entre donc dans la cour des grands, à Salzbourg qui est l’un des plus grands festivals d’Europe. Dès la fin juillet, il campe ce Prince appelé à devenir sage et adulte au fil d’un parcours initiatique. Nikolaus Harnoncourt, grande baguette mozartienne (82 ans!), et le metteur en scène Jens-Daniel Herzog l’accompagnent dans cette traversée.

«J’ai toujours été attiré par la scène, je suis un chanteur d’opéra à temps complet», dit-il non pas pour se vanter, mais parce que c’est sa vocation. Bernard Richter a su très jeune qu’il ferait du chant, mais ce n’est qu’à partir de 18 ans qu’il a vraiment façonné son instrument. «La voix, c’était mon jardin secret. A l’âge de 12 ans, je savais que j’allais faire de la musique ou chanter, mais mes petits amis ne pouvaient pas comprendre.»

A cette époque, Yves Senn, qui dirige une école d’opéra pour les enfants à Colombier, près de Neuchâtel, repère l’adolescent. Il l’enrôle dans sa classe et le forme pendant sept ans. Suivront d’autres professeurs, dont Bill Schuman à New York, qui «forme des ténors pour chanter au Metropolitan Opera, par exemple». Bernard Richter chante d’abord de l’oratorio, mais c’est l’opéra qu’il vise. Ses années à l’Opéra studio de Bienne seront très formatrices. Au contact de coaches professionnels, il décroche des premiers rôles où il se distingue par son éloquence et son art. Son répertoire? Mozart, Donizetti, «parfois même des Puccini avec inconscience». Il se forge une réputation sur la scène helvétique, mais il aspire à élargir ses horizons. «Dans notre culture, on sait comment faire au mieux. Mais dans le milieu lyrique suisse, il me manquait encore des outils.» En 2001, Bernard Richter est finaliste au Concours international de Paris. Ce qui lui ouvre les portes de l’Opéra de Leipzig pendant une saison où il interprète notamment son premier Tamino. Soudain, les engagements s’enchaînent, au Théâtre du Châtelet à Paris où Marc Minkowski et Laurent Pelly lui confient des rôles dans des opéras bouffes d’Offenbach; à Salzbourg où il fait ses débuts en Guidobaldo dans Die Gezeichneten de Schrecker en 2005; à Zurich et à l’Opéra national de Paris où Gerard Mortier l’engage pour des seconds plans (y compris Wagner). Depuis, le ténor a travaillé avec Harnoncourt à Graz puis à Vienne dans des opéras de Haydn («il est extrêmement jeune, il vibre complètement»).

L’an dernier, Bernard Richter campait le rôle-titre dans Atys de Lully à Paris, la reprise d’une production mythique réglée par Jean-Marie Villégier avec William Christie. La France entière en a parlé. Ses yeux pétillent. «Il y avait une vraie émotion, car on réalisait la responsabilité de reprendre cette production. On a beaucoup travaillé sur le texte et la déclamation.»

Bien sûr, Bernard Richter a pour lui son physique de jeune premier, mais «le public ne s’y trompe pas, dit-il. Un beau chanteur qui bouge bien, ça ne suffit pas.» Il l’a prouvé dans Don Giovanni de Mozart, à l’Opéra Bastille en avril (la production de Michael Haneke, aux côtés de Peter Mattei et Véronique Gens!), puis dans Così fan tutte au Théâtre des Champs-Elysées en mai.

Son rêve? Chanter un jour Alfredo dans La Traviata , ou même Don José dans Carmen, tout en restant fidèle à Mozart, le plus «central», le plus «sain» de tous les compositeurs . Ces jours-ci, seule compte La Flûte enchantée à Salzbourg. Mais la voix a ses mystères qu’il est difficile de percer. «Elle s’est un peu élargie, j’ai le sentiment que j’ai gagné en souplesse. Je ne sais pas où elle va m’emmener.»

«A 12 ans, mes copains ne pouvaient pas comprendre que je voulais faire du chant»