Visage de neige, démarche de louve. Sur scène, face au piano, une technique sorcière. Dans son souffle, court, comprimé, le sifflement des spectres. Hélène Grimaud regarde le ciel, les yeux fermés. Un râle primordial étreint sa gorge déployée. Samedi à l’église de Saanen, dans le cadre du Festival Menuhin de ­Gstaad, la soliste française a tenu ses promesses – le concert est l’un des rares qu’elle ait assuré après des annulations à Verbier et La Roque d’Anthéron. Son récital affiche Bach et Beethoven. Au fond, peu importe. Chez Grimaud, la musique allemande est avant tout une forêt sombre et profonde, une forêt du merveilleux, de l’enfance retrouvée. Et de loups. Ceux qu’elle chérit et protège, dont elle a un jour croisé le regard d’eau au fin fond de l’Etat de Floride, et qui font sa signature médiatique. Sur les disques Deutsche Grammophon, une beauté diaphane, éternelle, de celle réservée aux princesses endormies. Un conte de fées à haute valeur ajoutée: la pianiste fait partie du club très fermé des artistes classiques connus du grand public, au même titre que Cecilia Bartoli, Lang Lang ou Philippe Jaroussky.

La belle, la bête. Une histoire d’opposés qui s’attirent, de symétrie contrariée. Symétrique, la jeune Hélène ne l’est pas. Enfermée dans son Aix-en-Provence natale, elle se met frénétiquement à l’écart des autres, souffre d’un syndrome étrange qui est l’inverse du fameux ADD (Attention Deficit Disorder). Elle fait presque une fixation sur les choses, ne lâche jamais prise, se nourrit d’obsessions. «Quand je me coupais à la main droite, immédiatement, je tailladais la gauche, confie-t-elle dans son premier roman autobiographique, Variations sauvages. Une peau dépassait d’un ongle, je l’arrachais jusqu’au vif et j’attaquais l’autre ensuite. Je rêvais de fractures.» Sur son bureau, il faut alors autant de crayons répartis de chaque côté de ses livres. Et lors de sa première tournée au Japon, elle passe des heures, exténuée, à réorganiser sa chambre d’hôtel après les concerts.

C’est qu’Hélène Grimaud est gauchère, «comme s’il ne suffisait pas d’être une fille». Une particularité parmi d’autres, comme la couleur des yeux ou la pigmentation de la peau? Non. La gauche, c’est la part obscure, sinistre du piano. «Ma main droite est obligée de se surpasser, de s’inventer pour se hisser à la hauteur d’un répertoire qu’on n’a pas écrit pour elle.» D’où ce goût particulier pour Chopin, inventeur de «la musique ambidextre»; à l’instrument, Hélène Grimaud trouve son centre de gravité. Elle ne joue pas du piano, elle «s’accouple avec lui, s’ancre à lui». Le timbre est mat, enveloppant, une forme de brillance implosée, d’élévation creusée. Ni profilé, ni polarisé, au contraire, son jeu est tellurique, monobloc, unilatéral. Non pas dix doigts, ou deux mains, mais deux hanches, un dos, un corps. «J’aime aller au fond du clavier. J’ai une approche assez directe de la musique dans l’introduction du son et de l’instrument, déclare-t-elle. Pour jouer Debussy, par exemple, il faut d’autres subtilités au niveau du toucher, il faut être plus coloriste, ce qui est moins mon affaire.»

A Saanen, Hélène Grimaud sculpte Bach dans le granit. «La montagne que je regardais enfant dans l’espoir d’y rencontrer Dieu, c’est Jean-Sébastien Bach.» Cette capacité à ressentir les formes les plus complexes avec une naïveté presque ridicule fait la force de la concertiste. Ses fugues se livrent brutes, monolithique, aveugles et sourdes à tous les questionnements historiques sur le style. Sur son dernier disque (chez Deutsche Grammophon), le résultat manque de relief. Sur scène le charisme animal de Grimaud rampe puissamment vers l’auditeur, l’émotion se transmet par la terre. Même si, comme des étrangers à la meute, Beethoven et sa Sonate opus 109 révèlent une palette très pauvre, exsangue des finesses nécessaires.

Est-ce ce magnétisme primitif qui a convaincu Yoshiharu Kawaguchi? A l’époque producteur chez Denon, de passage à Paris, il offre sa première opportunité discographique à une jeune fille de tout juste 15 ans, encore étudiante au Conservatoire supérieur de Paris. Sa carrière est lancée; elle atteindra son apogée lorsque Deutsche Grammophon choisira en 2003 de faire d’Hélène Grimaud une de ses égéries hautement photogéniques. Que serait la pianiste sans sa plastique irréprochable, elle qui aura prochainement 40 ans alors qu’elle en paraît dix ans de moins? «Moi qui me moque des apparences, je suis victime de la mienne, un comble!» s’écrie-t-elle dans Variations sauvages.

Et pourtant. Il faut la voir s’acoquiner avec la télévision, l’air de ne pas y toucher, sur les plateaux de Stéphane Bern ou Thierry Ardisson. C’est qu’Hélène Grimaud a tout pour attiser l’intérêt du paysage audiovisuel, depuis qu’elle a fondé en 1998 le Wolf Conservation Center dans l’Etat de New York, sa terre d’adoption. La reine des neiges aime s’y isoler la moitié de l’année, comme pour ressourcer le mystère qui fait son essence, et son fonds de commerce. «Une vie volontairement retranchée, vouée exclusivement à l’essentiel», dit-elle à propos de ­Brahms, compositeur avec qui elle s’entend si bien. Elle l’interprète ce soir à l’église de Saanen, aux côtés des frères Capuçon.

Hélène Grimaud, Renaud et Gautier Capuçon, ce soir à 20h, Eglise de Saanen. www.menuhinfestivalgstaad.com

Elle apprécie aussi Eminem ou Christina Aguilera. Il lui arrive de les reprendre au piano, en privé

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Plaisir coupable