«La bêtise est un concept explosif, à manier avec précaution, donc. Il faudrait être bien cynique ou avoir un goût malsain pour le paradoxe pour oser défendre ouvertement la bêtise. Ne jamais oublier que celle-ci abîme et rabaisse tout ce qu’elle touche, aveugle les foules et, parfois même, tue. Bref, la bêtise en soi reste indéfendable.

Pourtant, je suis aujourd’hui convaincu qu’elle mérite d’être défendue. Non pas en tant que telle, mais comme un acte de résistance dans un monde où l’intelligence s’érige en valeur absolue, ivre d’elle-même.

Car on vit un véritable paradoxe: jamais on n’a autant loué l’intelligence – tout est «smart» et «intelligent», n’est-ce pas? – et jamais peut-être on ne l’a autant maltraitée. Avec notre obsession du QI, on réduit l’intelligence à un quotient, on la quantifie, on la jauge, on l’enferme dans des cases. On l’emprisonne dans une vision hygiéniste et désincarnée qui est précisément le contraire de ce que devrait être l’intelligence: une force libre, créatrice et imprévisible. Et ainsi on finit par la rendre totalement artificielle. Le comble étant que pour se prémunir des ravages de l’intelligence artificielle des machines, on finit par penser exactement comme elles.

Or la bêtise recèle des trésors cachés. Nos plus remarquables inventions dans l’histoire de l’humanité sont plus dues au hasard et à l’erreur qu’à notre intelligence. C’est la force de la sérendipité, une sorte de sommeil de l’intelligence dont le plus fameux exemple est l’«eurêka!» d’Archimède. De même, les questions dites stupides se révèlent beaucoup plus efficaces pour faire jaillir la vérité que les questions prétendument intelligentes (regardez l’usage qu’en font Socrate et l’inspecteur Columbo). Notre bêtise nous permet aussi d’être plus fort et de déjouer les pièges des algorithmes…

Mais au-delà de cela, la bêtise, c’est la face cachée du génie humain, la source secrète de notre créativité, ce qui nous aide à penser autrement, out of the box! Sans l’aiguillon de la bêtise, aurions-nous eu Picasso, Shakespeare, Steve Jobs ou Einstein?»


Paul Vacca, «Les Vertus de la bêtise», Ed de l’Observatoire, 2020.

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