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«La Bible a un potentiel féministe»

Une vingtaine de théologiennes internationales publient une lecture féministe de la Bible, à l’initiative de la Faculté de théologie de l’Université de Genève. Salutaire

Les images qui viennent d’abord à l’esprit des non-spécialistes ne sont guère enthousiasmantes: une femme tirée de la côte d’un homme par un Dieu ostensiblement barbu, une autre dansant devant un roi, une troisième embrassant les pieds de Jésus… Une poignée de théologiennes est pourtant formelle: la Bible recèle un immense potentiel libérateur pour les femmes, tout est question d’interprétation. Pour ne pas laisser l’exégèse aux hommes, elles ont décidé de proposer leur lecture des textes sacrés. Une bible des femmes réunit les écrits de vingt théologiennes, universitaires pour la plupart, vivant en Suisse, au Bénin ou en Allemagne, qui tissent des liens avec la charge mentale des mères de famille salariées, les dénonciations de #MeToo

Le projet émane de la Faculté de théologie de l’Université de Genève et des Editions Labor et Fides. Il est accompagné d’un cours public au titre provocateur de «Ni saintes ni soumises: femmes de la Bible».

Rencontre avec quatre des auteures: Elisabeth Parmentier, professeure à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Unige, Pierrette Daviau, membre de la congrégation des Filles de la sagesse au Canada et cofondatrice du centre de recherche féministe Sophia, Lauriane Savoy, assistante doctorante à l’Unige – toutes trois ont codirigé l’ouvrage – ainsi que Fifamè Fidèle Houssou Gandonou, pasteure au Bénin et docteure en théologie.

Le Temps: Comment est né ce projet?

Elisabeth Parmentier: Lorsque Michel Grandjean, professeur à l’Unige, a traduit les Lettres sur l’égalité des sexes des sœurs Grimké, nous nous sommes souvenues qu’en 1898, Elizabeth Cady Stanton avait rassemblé une vingtaine de femmes pour publier une Women’s Bible. Nous avons d’abord eu l’idée de traduire cet ouvrage en français mais nous l’avons trouvé dépassé. Matthieu Mégevand, des Editions Labor et Fides, nous a suggéré de rédiger plutôt une bible des femmes du XXe siècle. Mi-2017, nous avons contacté une vingtaine de théologiennes que nous connaissions à travers le monde. Il était important pour nous que le projet soit international et intergénérationnel. Nous avons entre 30 et 70 ans, venons du Québec, de France, de Suisse, du Bénin, du Cameroun, de Belgique et d’Allemagne, une moitié d’entre nous est catholique et l’autre protestante.

Votre objectif principal était de montrer qu’il ne faut pas opposer Bible et féminisme?

Pierrette Daviau: Pour beaucoup, la Bible est à l’origine de la naissance du patriarcat, or on peut en faire une lecture féministe. De plus en plus de théologiennes et d’exégètes féministes proposent de nouvelles interprétations.

Elisabeth Parmentier: Les textes ont été lus pendant des siècles dans une perspective patriarcale, interprétés dans un sens qui domestiquait les femmes et permettait de les garder au foyer. Un exemple: dans le passage de l’Evangile selon Luc, qui met en scène Marthe et Marie, il est écrit que Marie assure le «service». Or le terme grec, diakonia, signifie à la fois le service à table par exemple ou le service dans un ministère. On n’a gardé que la première traduction possible. Il n’y aurait pas de féminisme chrétien s’il n’y avait pas ce potentiel dans les écrits.

Fifamè Fidèle Houssou Gandonou: Le féminisme soulève des questions liées à l’égalité, à la libération, à la justice ou à l’altérité, autant de valeurs mises en exergue par les récits bibliques. Notre travail est de mettre en avant cette lecture féministe. On parle par exemple toujours des douze apôtres, mais il y avait des femmes aussi pour accompagner Jésus, du début à la fin!

Faut-il compter sur un clergé féminin pour appuyer cette lecture?

Pierrette Daviau: Dans l’église catholique, on en est encore très loin, malheureusement!

Elisabeth Parmentier: Il n’y a pas que le clergé. Les femmes catéchèses et investies dans les paroisses ont un grand rôle à jouer. Reste à savoir jusqu’où elles sont prêtes à aller pour changer les stéréotypes.

Le statut des femmes résulte-t-il d’abord des religions et de la lecture qui en est faite ou des cultures?

Pierrette Daviau: Les deux! La culture et la religion sont très liées, le politique s’y ajoute quelquefois. Au Québec par exemple, presque tout le monde était ou se disait catholique jusqu’aux années 1960. Le pouvoir politique était alors très proche de l’Eglise. Puis il y a eu cette révolution, que l’on a appelée «la Révolution tranquille» et qui a laïcisé le territoire.

Elisabeth Parmentier: La culture influence le regard posé sur les textes bibliques qui sont eux-mêmes les produits d’une époque.

Fifamè Fidèle Houssou Gandonou: Dans la culture africaine à la base, la femme n’est pas considérée comme un objet de satisfaction. La lecture des textes bibliques a tout gâté, on en a fait une femme soumise.

Lauriane Savoy: En isolant des versets, on peut en effet tout justifier, de l’esclavage à la soumission des femmes.

Vous consacrez plusieurs chapitres au corps et à la beauté. Le corps des femmes est-il la source de tous leurs maux?

Pierrette Daviau: Voilées, hypersexualisées… On réduit toujours les femmes à leur corps.

Lauriane Savoy: Il y a beaucoup de transgression à cet égard dans les textes bibliques. Lorsque Jésus entre en dialogue avec des femmes qu’il n’est pas censé fréquenter, il y a souvent des contacts physiques, elles le touchent, le parfument… sans qu’il n’y ait de jeu de séduction.

Y a-t-il un passage de la Bible qui vous semble particulièrement important pour la cause des femmes?

Pierrette Daviau: Dans la lettre de saint Paul apôtre aux Galates, chapitre 3, il est écrit: «Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus.» Toutes les distinctions sont abolies, cela dit le partenariat et l’égalité. C’est fondamental.

Elisabeth Parmentier: Cette affirmation est en effet incroyable dans une société qui était très marquée par les hiérarchies, entre esclaves et hommes libres, hommes et femmes, etc. C’est là le potentiel libérateur dont on parlait tout à l’heure.

Lauriane Savoy: Il y a toujours cette idée que dans la Genèse, la femme a été créée à partir de la côte de l’homme. Or Adam était malheureux; la femme a été créée pour parachever la création, pour compléter un manque. Ensemble, ils vont régner sur le reste de la création. C’est un partenariat.


Une bible des femmes, sous la direction d’Elisabeth Parmentier, Pierrette Daviau et Lauriane Savoy, Editions Labor et Fides, 288 pages.

Cours public de théologie sur les femmes de la Bible les mercredis 31.10/14.11/21.11/28.11/5.12, de 18h15 à 19h30 à l’Unige.

Lecture publique de «Ruth éveillée» par Denis Guénoun le 22 octobre à 18h15 à l’Unige.

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