Au pied de l’Everest

Avec les bienfaiteurs du Khumbu, dans l’Himalaya

Dans un environnement aussi hostile que celui des montagnes népalaises, le développement des infrastructures sociales 
a été lent. Sur la piste 
de notre trekking entamé au début de cette semaine, témoignages de ceux qui œuvrent 
dans le domaine de la santé

Le monastère au-dessus de Khunde est vide. Les moines l’ont déserté. Ils sont à Katmandou. Faute de présence spirituelle ici au village, c’est un dieu d’un autre type qui est vénéré. A travers sa fondation Himalayan Trust, sir Edmund Hillary, premier homme avec Sherpa Tenzing Norgay à avoir foulé le sommet de l’Everest, est devenu par ses initiatives multiples la figure de proue au panthéon des bienfaiteurs du Khumbu. Il suffit de demander: tous les habitants de la vallée ont bénéficié des bonnes œuvres du grand Néo-Zélandais. Et elles ont été nombreuses. Dès 1961, à la demande des sherpas, il met d’abord en place des écoles. Trois pour commencer, 26 au total pour finir dans toute la vallée. En 1964, il construit la piste d’atterrissage à Lukla, grâce à laquelle le tourisme du trek a pu se développer en majesté dans le Khumbu. Puis, en 1966, il bâtit le premier hôpital, à Khunde où nous sommes.

Journal de bord: Le toit du monde et moi

Depuis Namche, il a fallu marcher une bonne heure sur le coteau, passer un petit col puis s’enfiler à travers les blocs de granite et les rhododendrons dans une vallée escamotée où les villages de Khunde et Khumjung se sont blottis. L’hôpital se situe parmi les habitations de Khunde. On y vient à pied. C’est une bâtisse en pierres, comme les autres et il faut pousser un petit portail rouge pour entrer. La salle d’attente est à l’extérieur: un banc en pierre où les patients attendent recroquevillés, dos au vent.

Le docteur Kami Temba Sherpa est de garde. Depuis 2002, c’est lui qui reprit l’hôpital en main. «Tous les jours, je suis là! Ces temps, je suis seul, mon aide est descendue à Katmandou, tout comme mon collègue médecin», glisse-t-il entre deux consultations. «C’est un gros problème pour les hôpitaux de campagne. Les médecins préfèrent rester à la ville.»

Assis sous le portrait de Hillary, il reçoit les patients de toute la région, qui marchent parfois plusieurs jours pour une consultation. Toutes sortes de maladies sont traitées ici, seules les grosses opérations sont envoyées à Katmandou. Ceux qui attendent dehors, sont là pour soigner celle qu’on appelle la toux du Khumbu, une toux rauque et profonde causée par l’air trop sec de la vallée. «Nous facturons la consultation selon le revenu des patients. Etant donné qu’on se connaît presque tous dans le Khumbu, il est possible d’estimer. Ceux qui ont de l’argent payent 50 roupies [45 centimes suisses], ceux qui n’ont rien, ne donnent rien et les étrangers sont facturés au prix d’une consultation chez eux.»

L’hôpital bénéficie du soutien de l’Himalayan Trust. «A part lever des impôts, le gouvernement ne fait rien pour nous. Sans la fondation, nous, les sherpas, ne serions pas grand-chose! Moi-même sans Hillary, je ne serais sans doute pas médecin», avoue le docteur de 58 ans qui pour un salaire de 22 000 dollars par an officie quotidiennement à la permanence de Khunde. Sir Edmund, il l’a bien connu. C’est lui d’ailleurs qui lui a payé ses études de médecine aux îles Fidji. Dans quelques jours, la communauté sherpa fêtera les 50 ans de l’hôpital. Le golden jubilee, comme ils l’appellent, est une fête très attendue pour laquelle tous les habitants de la vallée ont reçu un carton d’invitation dans une enveloppe cachetée.

Ang Maya Sherpa en fait partie. Son carton est épinglé sur la porte de sa cuisine. Elle dansera et chantera avec son groupe pour l’événement. Elle vit à Thamo, parmi les amandiers, dans la vallée qui mène au Tibet. C’est à une heure de marche de Namche Bazar, à l’ouest. Sur la terrasse de son lodge, elle s’est assise à côté de nous et a enlevé ses Reebock toutes neuves qu’elle a achetées la veille au marché de Namche. Au soleil, maintenant, elle se coupe les ongles des pieds.

On l’appelle Didi, «grande sœur», elle fait partie des femmes les plus respectées de sa communauté. «Self made woman», elle a dû, à 27 ans, se construire seule avec trois enfants après le décès de son mari. «Ce n’est pas bien vu pour une femme veuve de se remarier, chez les sherpas», glisse-t-elle. D’éleveuse de vaches à porteuse, elle a fini par bâtir son auberge où elle propose fièrement les légumes biologiques cultivés sous la serre de son jardin. «J’ai été la première à amener des serres dans la vallée. Maintenant, regarde! Tout le monde en a une! A part des patates, à cette altitude rien ne pousserait sinon!» C’est une boule d’énergie avec des projets plein la tête, qu’elle réalise à travers un comité de sherpas du haut de la vallée ainsi qu’un comité de femmes. «Pendant que les hommes sont en expédition, les femmes agissent!» dit-elle en levant le poing. «C’est nous qui maintenons la culture sherpa, c’est sur nous que repose la préservation de l’environnement et au village, c’est à nous de prendre soin les uns des autres.»

«Ma fille, ma fierté!»

Elle parle à voix haute, parfois la bouche pleine, et rit en se tapant sur les cuisses quand elle mélange les mots de sherpa et d’anglais. La regarder est un spectacle dont même sa fille ne se lasse pas. «C’est Mingma, ma fille, c’est ma fierté!» s’exclame Maya. «Sans entraînement, elle a remporté plusieurs marathons ici! Dont celui de l’Everest.» La fille rougit, Maya poursuit: «Au marathon Tenzing-Hillary, pour les même 41 kilomètres, le même effort, elle a reçu un prix qui était moitié moins élevé que celui des hommes! Chez nous les sherpas, on considère les hommes et les femmes égaux. Ce genre de différence n’est pas admissible.» Ang Maya déteste les injustices et tente d’y remédier. «Il y a beaucoup de gens qui profitent du tourisme dans la vallée. Ils se disent pauvres alors qu’ils ne le sont pas. Les vrais pauvres sont ceux qui ne voient pas les touristes. Moi, j’essaie de créer un système d’entraide qui nous réunisse tous entre les villages.»

Bien que des inégalités demeurent au sein des villages du Haut-Khumbu, la différence entre les populations en amont et en aval de Lukla est la plus marquée. En cause, la répartition du tourisme régie principalement par la présence de l’aéroport de Lukla à neuf heures de marche en aval de Namche Bazar. Une fois les liaisons aériennes établies dans les années 60, les populations en aval de la piste d’atterrissage ont été privées du flux de trekkeurs qui allait faire la prospérité de certains habitants du Haut-Khumbu. Une situation qui a failli se reproduire avec le souhait de l’aviation civile de construire un altiport à Syangboche, en dessus de Namche Bazar. L’opposition radicale des habitants de la vallée a mené à l’interruption du projet.

Sous le ciel pluvieux de Lukla, on retrouve Ang Jangmu Sherpa derrière le comptoir de la boulangerie de ses parents. Sans cesse sollicitée par des clients impatients bloqués depuis plusieurs jours au village à cause de l’annulation de leurs vols, la jeune femme sert des cafés et des muffins au chocolat à tour de bras. Ici on l’appelle Angie. Lorsqu’elle n’aide pas ses parents, elle travaille en tant que sage-femme pour une ONG locale auprès des femmes dans les villages du Solokhumbu. «C’est un autre monde, en dessous de Lukla. Il n’y a pas toutes les infrastructures de santé et d’éducation comme ici. Souvent, les femmes accouchent à la maison, seules avec des méthodes traditionnelles ce qui cause de nombreux accidents.»

Un enfant meurt, et c’est normal

C’était le cas aussi à Lukla avant que la Suissesse Nicole Niquille entreprenne la construction d’un hôpital à côté de l’aéroport. En fonction depuis 2005, sa présence a changé la vie des habitants de la région. Angie: «Il y a des gens qui marchent plus de trois jours pour aller à l’hôpital. Moi, je m’occupe des patientes qui n’ont pas pu s’y déplacer.» Cette jeune femme de 26 ans a grandi à Lukla. Avant d’ouvrir une boulangerie, son père était porteur et sa mère s’occupait des champs. «Comme toutes les paysannes, ma mère travaillait beaucoup. Elle a eu sept enfants. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que trois. Ces décès ont été des éléments déclencheurs à ma vocation. Au village, quand un enfant meurt, c’est encore considéré comme normal», explique-t-elle. Elle raconte ces accouchements qu’elle a pu mener à bien à la lueur d’une lampe frontale. Elle explique ces gestes simples qu’elle enseigne et qui permettent de sauver des vies. Et elle décrit la frustration qu’elle ressent parfois impuissante face aux traditions.

«Dans les autres ethnies que celle des Sherpas, les femmes sont parfois soumises a des grandes pressions. Le mariage arrangé est une pratique courante, les femmes sont souvent maltraitées autant pas leurs époux que par leur belle-famille.» Elle ne compte plus le nombre de décès auxquels elle a été confrontée par manque de soutien hospitalier. Dans une région où la majorité des déplacements se font à pied, l’efficacité des sauvetages est clairement amoindrie. Quant aux hélicoptères qui tournent autour de Lukla, ils ne sont pas destinés aux autochtones. Angie: «Le sauvetage en hélicoptère coûte plusieurs milliers de dollars, et c’est une méthode qui est favorable aux touristes. Parfois, certains malades dans le Solokhumbu essayent de faire une collecte pour obtenir la somme nécessaire à faire venir l’hélicoptère, mais c’est souvent en vain.»

Savates au pied, doudoune fermée jusqu’au cou, un homme dans le café appelle Angie, le doigt levé. Il prendra un café Americano et un muffin aux cranberries. Voilà deux nuits qu’il est coincé à Lukla à cause du mauvais temps. Après les deux mois qu’il a passés au camp de base, il dit qu’il donnerait n’importe quoi pour quitter la vallée. Marcher pendant deux jours pour rejoindre Phaplu? Hors de question. Aujourd’hui, il a pris la décision. Il payera les 500 dollars pour rentrer en hélicoptère à Katmandou.


«Nicole Niquille et Denis Bertholet sont nos dieux, à Lukla»

Si la Suissesse Nicole Niquille a choisi d’associer son nom à celui de la Népalaise Pasang Lhamu pour baptiser l’hôpital qu’elle a créé, c’est à cause de l’Everest. En 1986, sans se connaître, toutes deux s’élançaient en même temps à l’assaut de la montagne. La première depuis la face tibétaine, la seconde depuis la népalaise. Si tout s’était bien passé, les deux femmes se seraient retrouvées au sommet. Mais il en fut autrement. Nicole Niquille a dû rebrousser chemin face à de mauvaises conditions météorologiques et Pasang Lhamu a échoué dans sa tentative. Elle devait atteindre le sommet le 22 avril 1993, mais elle n’a jamais rejoint le camp de base.

«Pasang Lhamu voulait gravir l’Everest pour la cause des femmes népalaises. Je me suis sentie proche de ses convictions», explique Nicole Niquille. Première femme à avoir obtenu son diplôme de guide de montagne en Suisse, elle a subi, en 1994, un accident qui l’a privée d’une partie de sa mobilité. «J’ai dû faire le deuil des sommets, mais mon amour pour la montagne est resté intact.» Lors de ses voyages au Népal, elle avait eu un coup de cœur pour les habitants du Khumbu et a souhaité leur venir en aide. «Ils nous ont demandé un hôpital. Nous l’avons réalisé», explique-t-elle. Avec son mari, Marco Vuadens, elle entreprend les démarches. La première pierre est posée en 2003. Aujourd’hui, bien qu’il doive se remettre du tremblement de terre dont il a fortement subi les conséquences, l’hôpital constitue la fierté des habitants de Lukla.

Les enfants parrainés

Au sommet de la colline qui surplombe le village, la bâtisse coquette est entourée d’un jardin soigné où poussent des roses, des pivoines et des marguerites. Tous les mois, les 25 employés reçoivent en moyenne plus de 900 patients, pour toutes sortes de maux. «Régulièrement, un médecin spécialiste séjourne à l’hôpital. Cela permet de traiter des pathologies spécifiques pendant un certain temps.» Une attention particulière est portée aux accouchements: grâce à l’association Janma, le Pasang Lhamu Nicole Niquille Hospital (PLNNH) a instauré un programme de parrainage systématique des enfants qui voient le jour à l’hôpital. Leurs dix premières années scolaires leur sont payées par un parrain ou une marraine.

Ils commenceront alors par aller à l’école primaire à Lukla, puis plus tard à la secondaire plus bas dans le village de Chaurikharka. Toutes deux doivent leur présence à l’initiative d’un autre Suisse: Denis Bertholet. Guide de montagne et photographe, il avait suivi les premières expéditions suisses en Himalaya dans les années 50. «J’ai alors réalisé que ce peuple sherpa avait quelque chose de spécial. Leur dévotion et leur gentillesse m’avaient beaucoup frappé», explique l’homme qui a aujourd’hui 86 ans. En revenant du Kangchengjunga, reconnaissant, il avait demandé à son chef d’expédition sherpa ce qu’il pourrait faire pour lui. «Il m’a répondu: construis-nous une école… J’ai accepté et j’ai posé deux conditions: que les filles puissent aussi y avoir accès et que l’anglais y soit enseigné.» En 1984, l’école de Lukla voit le jour et en 1991, celle de Chaurikharka est terminée.

A Lukla, la gratitude des Sherpas envers les deux Suisses est indéniable. Ngawang Thundu Sherpa a 42 ans. Il a grandi à Lukla et, comme tous ses contemporains, bénéficié des œuvres des deux Helvètes: «Nicole Niquille et Denis Bertholet sont nos dieux, à Lukla. Comme Edmund Hillary l’est à Khunde. Les moines et les Rinpoché, ils ne font rien de bien pour nous. Ils ne construisent pas d’école, ni d’hôpitaux, eux. C’est de ça dont nous avions besoin.»


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