C’était une maladie de fille. Un mal qui parlait d’elles, tellement plus appliquées et perfectionnistes que les garçons. Tellement plus insatisfaites de leur corps, sous la pression obsédante des déesses du balconnet dont l’effigie hante les rues et les écrans.

L’anorexie reste un mal majoritairement féminin. De toutes les pathologies mentales, c’est même «celle où l’un des deux sexes l’emporte le plus massivement sur l’autre», dit Alain Perroud, spécialiste des troubles alimentaires à la Clinique Belmont et au Centre de consultations nutrition et psychothérapie (CCNP) à Genève. Mais aujourd’hui, on ne peut plus l’ignorer: les rituels obsessifs, les vomissements, les parties d’osselets avec la camarde, c’est aussi l’affaire des garçons.

De plus en plus? Quand on voit les gringalets cadavériques du ­designer Hedi Slimane magnifiés en Saint Laurent aux derniers dé­filés automne-hiver (photo ci-contre), quand on constate que la silhouette «brindille» inspire les ados moulés dans leur «slim cut», on ne peut que se dire: c’est leur tour. Le bronzé californien se ringardise, place à l’endive urbaine. Voilà les hommes gagnés, eux aussi, par l’obsession de la maigreur. Et menacés par les maladies se développant dans son sillage.

C’est avéré: les troubles alimentaires augmentent, dans la population en général et chez les hommes en particulier. L’an dernier, le service de santé publique britannique annonçait 16% d’augmentation des hospitalisations masculines pour cause de boulimie ou d’anorexie. L’association Men Get Eating Desorders Too («Les hommes souffrent aussi de troubles alimentaires») rappelait que 10 à 25% de la population atteinte de ces troubles est masculine. Du coup, l’annonce d’une épidémie de «manorexie» ne tardait pas à faire la une des journaux.

La réalité est plus nuancée. Si les troubles alimentaires augmentent, la part de l’anorexie dans cette hausse est peu claire. «D’un point de vue épidémiologique, rien n’est prouvé, simplement par manque d’études sérieuses», précise Alain Perroud. Les chiffres les plus fiables indiquent que la proportion de garçons dans la population des anorexiques serait de 1 sur 15 à 1 sur 10.

Un chiffre probablement sous-évalué, considère Pierre-André Michaud, médecin-chef à l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents à Lausanne. Son collègue au CHUV Olivier Halfon, chef du service de pédopsychiatrie, approuve: «J’ai vu des garçons extrêmement maigres, présentant tous les symptômes de l’anorexie, mais dont le mal n’avait pas de nom. Autour d’eux, le déni était total.»

Statistiques épidémiologiques mises à part, chercheurs et cliniciens se rejoignent sur les deux ou trois choses que l’on sait du mal de bouffe masculin. D’abord, le trouble dominant chez les garçons reste la boulimie et surtout l’hyperphagie. En clair: Pierre-André Michaud n’a pas fini de recevoir des adolescents obèses.

On s’accorde aussi à constater un rajeunissement de la population touchée – les moins de 12 ans ne sont plus épargnés – et une augmentation nette, à partir des années 1990, des troubles alimentaires dits «atypiques», c’est-à-dire moins massifs que l’anorexie ou la boulimie proprement dites, mais «générateurs d’une grande souffrance», explique Sophie Vust, membre de l’équipe de Pierre-André Michaud et auteure d’un ouvrage sur la question*. Deux tendances confirmées par une étude toute fraîche de l’Université de Fribourg, selon laquelle un cinquième des enfants d’âge scolaire (8 à 13 ans) ont des conduites alimentaires «restrictives ou évitantes». Dans la population touchée par les troubles atypiques, la proportion de garçons serait de 1 à 8.

Ces comportements qui flirtent avec les frontières de la maladie sont «particulièrement influencés par le contexte socioculturel», ajoute Sophie Vust. Nous revoilà au premier rang du défilé Yves Saint Laurent. Mais n’y a-t-il pas, comme le suggère ci-dessous Bertrand Maréchal, quelque chose de naïf dans cette condamnation de la mode au tribunal de l’anorexie?

Pierre-André Michaud: «Il faut être précis: la mode de la minceur n’est pas la cause directe de l’anorexie. C’est un facteur favorisant, dans une maladie où le contexte socioculturel joue un grand rôle. Plus grand que celui des familles, auxquelles je recommande de cesser de culpabiliser.» L’Université de Fribourg devrait bientôt alimenter en données cet aspect-là de la question également: une recherche en cours sur l’influence des images de mode sur le comportement alimentaire inclut pour la première fois des hommes.

Au chapitre des facteurs favorisants, il n’y a pas que la toute-puissance du look: le boom de l’anorexie durant les années 1960 à 1980 est allé, certes, de pair avec celui de la presse féminine et du marketing de la beauté, observe Alain Perroud. Mais aussi, de «la vague hygiéniste» et d’une injonction croissante à la rectitude alimentaire. Ceci dans le même temps que l’industrie proposait des nourritures de plus en plus riches et abondantes: entre corps idéal et offre alimentaire, «l’hiatus n’a jamais été aussi grand», note le psychiatre genevois, radicalement critique envers «l’apologie des régimes»: «Un désastre.»

Ce que l’on sait encore de l’anorexie masculine? Comme son pendant féminin, elle se démocratise (mais est-ce la maladie ou le diagnostic?): «Le garçon qui se fait vomir n’est pas forcément un dandy urbain qui aspire à travailler dans la mode, illustre Olivier Halfon. Il a parfois un profil nettement plus populaire.»

Il y a aussi des différences entre le mal des filles et celui des garçons. Ce qui déclenche la spirale infernale chez les premières, c’est le plus souvent l’obsession d’entrer dans une taille 36. Chez les seconds, celle de «perdre de la graisse» pour acquérir le corps léger et puissant qui fera d’eux de grands marathoniens ou des sauteurs hors pair: le sport fournit beaucoup de clients aux consultations d’anorexie (lire ci-dessous). Ils sont l’incarnation d’un paradoxe contemporain, où l’idéal de santé lui-même bascule dans l’obsession maladive.

La seconde grande différence touche à l’identité sexuelle: l’homosexualité est particulièrement présente dans la population des garçons anorexiques, ce qui n’est pas le cas chez les filles. «20 à 25% des patients évoluent vers une sexualité homosexuelle», relève Olivier Halfon, qui lit, chez ses ­malades masculins, cette même «forte identification à la mère» qu’il note chez les filles.

Mais si ses observations confirment les différences entre anorexies féminine et masculine scientifiquement consignées, le psychiatre lausannois relève aussi une tendance à l’effacement de ces mêmes différences: «Par exemple, la proportion de garçons anorexiques évoluant vers une sexualité homosexuelle diminue.»

Ainsi, faute de preuves chiffrées massives, les indices sont bien là: tout porte à croire qu’on assiste à la «banalisation» des troubles de la conduite alimentaire chez les hommes et à l’égalisation sexuelle d’un phénomène qui n’a longtemps touché que les femmes.

Bienvenue au club, les gars. On peut vous tenir la porte?

* «Quand l’alimentation pose problème», Sophie Vust, Ed. Médecine et Hygiène, 2012.

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«Le garçon qui se fait vomir n’est pas forcément un dandy urbain qui aspire à travailler dans la mode»