D’abord, Alexandre a troqué le foot contre un abonnement dans une salle de fitness, où il s’est mis à soulever de la fonte trois fois par semaine. Puis il a boudé les tartines de Cenovis du petit-déjeuner pour se préparer des omelettes uniquement à base de blancs d’œufs. Il a ensuite réclamé des compléments alimentaires dédiés au muscle. A 17 ans, Alexandre commence à ressembler à une pub pour slip masculin; le corps asséché, les muscles saillants, mais il continue de chipoter dans son assiette. Plus aucun dessert, beaucoup de viande blanche. Sa mère ne s’alarme pas: «Il voit toujours ses copains, et puis le sport ne peut pas faire de mal…» Sauf quand celui-ci vire à l’obsession de prise de «masse», ce mot qui tourne en boucle sur les forums masculins.

Sur le site «Superphysique», les conseils à un garçon de 17 ans se plaignant de mensurations fluettes (58 kg pour 1m78) font des pages. Ailleurs, un minot de 16 ans raconte avoir pris 12 cm d’épaules en quelques mois. Jamais assez dur, jamais assez gros, le muscle est le nouveau diktat de l’homme devant son miroir. Et plus seulement dans le microcosme du culturisme: 20% des garçons de 20 ans souffriraient de bigorexie, selon des estimations britanniques, deux fois plus qu’il y a deux ans. Cette maladie pousse à enchaîner les pompes et tractions, voire à se gaver d’anabolisants, en ne se trouvant jamais assez taillé. Comme l’anorexique qui ne s’estime jamais assez mince…

Jeunesse éternelle

À Genève, le musée international de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge consacre jusqu’au 8 janvier 2017 une exposition sur les troubles d’image corporelle des jeunes filles, «Ados à corps perdus». Mais rien sur le complexe musclor. «Nous n’avons pas assez de recul sur cette pathologie, difficile à déceler dans une société qui valorise le sport au nom du bien être, justifie le Dr Marianne Catflisch, responsable de la consultation pour adolescents aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), qui a participé à l’exposition. Mais en rendez-vous, je vois de plus en plus de jeunes garçons préoccupés par leurs muscles. Avant, ils ne se trouvaient jamais assez grands, à présent, ils rêvent du corps de Ken, l’amoureux de Barbie. Certains évoquent même la chirurgie esthétique. L’avenir des ados m’inquiète. Depuis 10 ans, ils sont confrontés à une société centrée sur l’image de soi, avec des adultes qui se comportent eux-mêmes comme des ados en cherchant à se façonner un corps éternellement jeune. Comment apprendre à s’accepter, alors?»

Surtout quand les injonctions musculeuses matraquent autant la gent masculine. Des programmes raffermissants aux noms agressifs («Insanity», «P90X», «Beach Body») aux gourous de l’hypertrophie de la charpente (tel Jay Cardiello et ses millions d’adorateurs sur Instagram) qui inondent le Web, en passant par les interrogations métaphysiques de la presse masculine («Comment éviter d’avoir un gros bide?», «GQ magazine»), tout enjoint à l’homme moderne de trimer dans les salles fitness – huit nouveaux clubs ouverts en un an à Genève, certains accessibles 24h/24…

Travail et fitness

Selon une étude du quotidien anglais «The Telegraph», les hommes résument d’ailleurs la beauté au corps: quand ils postent un selfie, 76% exhibent leur physionomie (20% le torse, 17% leurs abdos), contre 45% des femmes, qui préfèrent montrer leur visage (55%). Plus alarmant, 5% des garçons de 8 ans affirment déjà ne pas se trouver assez musclés. Même le «New York Times» a sonné le glas du métrosexuel, ce garçon trop préoccupé de chaussures italiennes, annonçant l’avènement du «sportnosexuel», un mâle qui, s’il enfile une chemise slim-fit pour le bureau, laisse deviner des renflements aussi fermes que son esprit de compétition.

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Le biscoto? Nouvelle valeur suprême… et énième dérive du capitalisme selon Guillaume Vallet, sociologue et économiste à l’Institut de recherche sociologique de Genève: «Dans une société où il faut valoriser un profit pour exister, le corps devient un capital à développer impérativement. D’ailleurs je ne crois pas à l’idée de la fin du travail. Au contraire, nous sommes dans une phase de sur-adhésion à la valeur travail, que reflète très bien le fitness, où l’on définit ses propres normes, ses objectifs et son salaire au rendement que sont les courbatures, et que chacun cherche à éprouver pleinement. Même les cadres s’y mettent, pour prouver que leurs performances vont au-delà de l’entreprise. C’est un hédonisme normé, qui affirme que c’est par le travail et la douleur que vous deviendrez quelqu’un de mieux adapté à votre monde.» Et plus la société devient anxiogène, entre crises et attentats, plus le mâle se forge un torse d’acier, une armure paranoïaque, qu’il obtient dans des pratiques toujours plus guerrières.

Héroïsme corporel

Du Crossfit, gym inspirée des entraînements militaires américains, aux courses d’obstacles entre boue et barbelés (la Reebok Spartan Race), tout est bon pour ressembler à l’acteur Gerard Butler dans le péplum testostéroné «300». Ou avoir le «six packs» (ces abdos très très dessinés) de l’un des superhéros Marvel qui colonisent désormais chaque semaine le box-office. Pour le philosophe Laurent de Sutter, qui a dirigé l’ouvrage «Vies et morts des super héros» (Puf), cette frénésie de blockbusters héroïques est le reflet de l’injonction à l’héroïsme corporel: «C’est un fantasme de réussite quand tout vous dit que ce ne sera jamais la vôtre. D’ailleurs l’histoire des superhéros est toujours identique, avec un événement traumatique venu de loin, puis un événement technique qui procure le pouvoir, avant la découverte de son exceptionnalité.» Un vrai rêve de bodybuilder! «Mais le méchant surgit aussi durant la découverte des superpouvoirs, et le héros se demande si l’ennemi n’est pas lui-même, poursuit le philosophe. Mais ce désir d’installer son corps dans le domaine du fantasme pour rejeter le réel le plus loin possible a son double maléfique. Car le corps souffre, a de l’arthrose et vieillit. Ce qui promet une belle déflagration narcissique aux obsédés du muscle…»

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En attendant, le classement des acteurs les mieux payés en 2016 est tombé, et le vainqueur n’est pas le plus doué, mais le plus massif. Dwayne Johnson, un ex-catcheur jamais flaccide, même quand il dort, enchaîne les blockbusters nigauds, et la taille de ses biceps met Hollywood en transe. Il prépare même une série télé. Le nom? «Muscle Beach», en référence à la plage des bodybuildés de Venice Beach, à Los Angeles, et sa légendaire salle de fitness à ciel ouvert. L’histoire se déroulera dans les années 80, autour de mâles en crise venus resculpter leur corps pour prendre leur revanche sur la vie. Le message devrait séduire… 

«Ados à corps perdus», jusqu'au 8 janvier 2017, Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, av. de la Paix 17, Genève, 022 748 95 11, www.redcrossmuseum.ch