«La crise? Elle est où, la crise? Je n'en vois aucune, nulle part!» Les millions n'en finissent de tinter aux oreilles de la directrice de Sotheby's Genève. A New York, elle a vu les prix de certaines œuvres d'art contemporain crever tous les plafonds. Jeudi, à peine rentrée des enchères d'art, Caroline Lang s'est précipitée à l'hôtel Beau-Rivage et sur son marteau de commissaire-priseur afin de régler l'une des sessions de ventes de bijoux de sa maison. Et, bien que faite au feu, elle a constaté, souffle coupé, la facilité déconcertante avec laquelle, aujourd'hui, des sommes pharamineuses s'envolent lorsqu'il s'agit de remporter de belles pièces.

A l'hôtel des Bergues, la veille, Christie's avait engrangé 59,24 millions de francs pour un choix de 393 joyaux, dont plusieurs diamants de couleur d'une qualité remarquable. Au terme de ses ventes, Sotheby's a fait légèrement mieux: 60 millions au total. En mettant l'accent sur des bijoux anciens et d'origine prestigieuse, qui furent portés par des dames de renom. Les deux maisons exultent. Christie's estime avoir réalisé la plus grande vente de bijoux de son histoire genevoise en valeur et Sotheby's en dit autant. «Notre concurrence nous renforce mutuellement. A preuve, ces deux ventes importantes et solides, qui ont attiré les marchands en nombre», commente Eric Valdieu, chef du département bijoux, chez Christie's.

Dans les salons des grands hôtels où se tiennent les ventes, si les acheteurs privés se font aussi discrets que possible, les marchands se repèrent facilement, regroupés par affinités, venus d'Anvers ou de Tel-Aviv, débarqués de New York ou de Hongkong. Dans ce monde circonscrit, l'on se connaît et se guette, chacun poursuivant sa stratégie personnelle. Or, cette semaine, sous la pression d'un marché très demandeur, on a vu nombre de marchands déterminés à acheter. Est-ce parce que le bijou représente une valeur-refuge en temps d'incertitude financière? Ni Eric Valdieu ni David Bennett, président du département de haute joaillerie pour l'Europe et le Moyen-Orient, chez Sotheby's, n'ont perçu l'effet des errances boursières sur le marché du bijou.

Peu nombreux, les clients capables de s'offrir des pièces à plusieurs millions traversent la crise des «subprime» sans s'émouvoir. Mais elle les rend plus attentifs, plus sélectifs, «plus intelligents». Qui sont ces acheteurs, parmi lesquels Européens et Américains semblent actuellement en force? Ils restent anonymes, à l'exception notable du joaillier londonien Laurence Graff qui vient d'ouvrir boutique rue du Rhône. Et s'est offert un très beau diamant bleu de 3,73 carats taillé en poire, monté en bague, pour 5,2 millions de francs chez Sotheby's.

Chez Christie's, un diamant d'un bleu intense, de taille rectangulaire aux angles coupés, a dominé la vente. Cette pierre de 13,39 carats montée en bague et entourée de tous petits diamants roses, a été adjugée au prix de 9,23 millions de francs, ce qui en fait le diamant de couleur le plus cher vendu aux enchères dans le monde dans les dix dernières années. Chez Sotheby's, la vente pour 11,6 millions de francs des grandes et fortes pièces de la collection Lily Marinho, veuve d'un puissant patron de presse brésilien, a retenu l'attention et attiré les correspondants de son pays.

Mais le bijou le plus fascinant de ces enchères ne figure pas parmi les plus coûteux. Il s'agit d'un magnifique ornement de corsage de près de 30 cm de long, en forme de branche fleurie, tout en diamant, articulé, vibrant, comme vivant. Il pourrait avoir été réalisé par Lalique, vers 1900, pour la maison Vever. Un anonyme l'a emporté pour 777 000 francs, seulement.