Bill Gates est peut-être une icône du capitalisme triomphant, cela ne l'empêche pas de reconnaître les limites du marché lorsqu'il s'agit de la santé des enfants du tiers-monde, victimes de terribles maladies qui n'intéressent pas la recherche pharmaceutique. «Des 70 milliards de dollars dépensés chaque année pour la santé dans le monde, 10% seulement sont consacrés à la recherche sur des maladies qui provoquent 90% du fardeau des maladies», disait-il l'an passé devant le secrétaire général de l'ONU.

Fort de ce constat, l'homme le plus riche du monde et sa femme ont créé en janvier 2000 la Bill & Melinda Gates Foundation. Dotée d'un capital de 24 milliards de dollars (oui, on parle bien de milliards!), celle-ci a distribué plus de 6,2 milliards de dollars depuis sa création. C'est de loin la plus grande fondation philanthropique privée des Etats-Unis, et ses énormes moyens la mettent au niveau d'organisations mondiales telles que l'OMS et l'Unicef.

La Fondation Gates a ainsi permis d'augmenter les taux de vaccination des enfants dans les pays les plus pauvres du monde. Cent quatre-vingts millions de doses de vaccin ont pu être achetées, ce qui a permis, selon la Global Alliance for Vaccines and Immunization, de sauver plus de 100 000 vies humaines. Cette organisation a reçu le premier don majeur de la fondation (750 millions de dollars), mais d'autres ont également bénéficié de largesses importantes, notamment l'International AIDS Vaccine Initiative. C'est ainsi que 610 millions de dollars sont allés à la lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria, et près de 500 millions seront accordés d'ici à 2005.

L'impact même des financements de la Fondation Gates paraît avoir un effet politique – et c'est un des buts recherchés: selon le New York Times, cet engagement a réveillé l'intérêt des gouvernements pour les grands enjeux de la santé mondiale. Emblématiques de ce trend, les 15 milliards annoncés par George Bush la semaine dernière pour lutter contre le sida en Afrique, et les engagements promis par l'Union européenne la semaine passée. «Augmenter la visibilité des problèmes est fondamental pour nous, dit Bill Gates: comment transformer le problème de la santé en préoccupation politique de premier plan?»

Mais le couple Gates ne se focalise pas que sur la santé dans les pays pauvres. Une bonne moitié de leurs subventions va à des projets éducatifs, en particulier par l'équipement d'écoles et de bibliothèques publiques en moyens informatiques, notamment dans les régions défavorisées des Etats-Unis. Cet accès facilité à l'informatique et aux livres a fait monter de 20% la fréquentation des bibliothèques.

La démarche du couple Gates ne va pas sans susciter des critiques. Manière d'échapper aux impôts, ricanent les uns; effet décourageant sur les autres donateurs, se plaignent les autres; volonté de se mettre en avant, voire de favoriser la vente de logiciels… Il reste que, grâce aux seuls programmes de vaccination, ils auront sauvé, selon les estimations, un million d'humains d'ici à la fin de la décennie. Ce n'est tout de même pas banal.

Un universitaire américain, spécialiste des problèmes de santé dans les pays pauvres, s'est dit convaincu qu'on se souviendrait davantage de Bill Gates pour ce qu'il a fait pour la santé publique internationale que pour son œuvre dans le domaine des ordinateurs.