Nos vacances en Suisse

En cette période si particulière, Le Temps vous propose une série consacrée à la redécouverte des merveilles helvétiques. En voici le 3e épisode.

Marcher sur les collines et les plaines. Sans croiser de routes. En traversant des pâturages où paissent des bovins ou des chevaux. En frôlant des cultures de céréales anciennes. Puis en pique-niquant au bord du Doubs. Faire quelques pas de plus pour rejoindre une ferme-étape. L’une des 30 exploitations d’agriculture biologique qui forment les points d’ancrage des Chemins du bio, dessinés dans le Jura par une association à but non lucratif, à majorité agricole, qui fonctionne avec le principe d’une économie sociale et solidaire.

Ces parcours qui se tissent entre les domaines ont été imaginés pour tous les niveaux et tous les âges. Selon une palette d’offres forfaitaires alliant accueil, visites, nuitées et repas dans les fermes bios, et même les pique-niques. Les itinéraires se font en mobilité douce: à vélo, à cheval, à pied ou à trottinette. Un guide, comprenant la cartographie de la randonnée et toutes les informations utiles, sert de boussole aux randonneurs. «Nous avons établi des itinéraires bien ficelés, mais des chemins en étoile donnent la possibilité de passer plusieurs jours chez le même agriculteur pour s’imprégner d’un lieu. Nous recevons de plus en plus de demandes pour des vacances sur mesure qui allient marche et séjours agricoles», explique Laurie Marchand, coordinatrice.

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Une approche «nature» qui redevient tendance

Outre la qualité de l’accueil, l’attrait de ces Chemins du bio réside dans la grande diversité des paysages traversés. On découvre trois régions fortement marquées: le haut plateau des Franches-Montagnes avec ses pâturages et ses forêts de sapins et épicéas, la vallée du Doubs le long de cette rivière bucolique, l’Ajoie, plaine prisée pour ses pâturages et ses étangs, semblable à l’Alsace, et la vallée de Délémont fermée par deux collines.

«Le Jura incarne historiquement les valeurs pures de l’agriculture et fait partie des pionniers romands en matière de bio avec 20% de domaines affiliés. Etant donné que cette approche est dans l’air du temps, on devient tendance. Cela nous fait sourire parce qu’on a toujours été comme ça. Proche de la nature, des animaux, des saisons qui passent, des fêtes axées sur la vie agricole, comme la Saint-Martin. Puisque nous ne sommes pas encore une destination touristique phare, il y a beaucoup d’enthousiasme et de fraîcheur dans l’accueil», poursuit Laurie Marchand.

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Cela se ressent dans le choix des programmes et des rencontres proposés le long des chemins. Autant d’occasions de s’immerger dans une agriculture en phase avec le développement durable, le respect de la nature, une vie saine et une alimentation composée de produits locaux, dont la plupart sont fabriqués ou cultivés sur place. Les hôtes qui le souhaitent peuvent même être accompagnés par des guides interprètes du patrimoine ou les agriculteurs eux-mêmes dans la découverte des paysages, de la faune et de la flore.

Contre la solitude paysanne

L’idée d’ouvrir les portes des fermes a été lancée par un groupe d’agriculteurs. «La plupart des domaines sont en rase campagne. Beaucoup de paysans souffrent d’isolement. Ils passent une bonne partie de leur journée sur leurs machines et ont de moins en moins de contacts avec l’extérieur, comme cela se faisait à la laiterie avant le ramassage du lait, analyse Bernard Froidevaux, l’un des pionniers du projet. Ouvrir les exploitations au public est un moyen d’offrir le monde aux paysans. D’un autre côté, les citadins deviennent de plus en plus ignorants de la campagne. L’écart se creuse au fil des générations. Créer un contact réel entre des gens qui ne se croiseraient jamais autrement génère de vraies richesses dans les échanges, le partage des valeurs.»

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Entrer en relation avec des hôtes dans leur environnement agricole, faire découvrir leur travail quotidien, leurs créations autour de la table familiale, et offrir un gîte dans un endroit paisible témoignent de la générosité des acteurs agricoles engagés dans l’ouverture.

Respect des sols et des bêtes

Certains d’entre eux sont ancrés dans une tradition qui perdure depuis plusieurs générations. D’autres représentent une nouvelle volée de passionnés, parfois même convertis sur le tard. C’est le cas de Michaël Rodriguez, un ancien journaliste, qui a repris le domaine Sous les Plânes surplombant le village de La Ferrière en 2019, après avoir passé son CFC d’agriculteur. «Il ne comprend que 14 hectares mais est très diversifié. Tout est à portée de pas, puisque les parcelles sont autour de la ferme. Les animaux sont très curieux et familiers. J’ai une dizaine de vaches grises rhétiques, une espèce adaptée à la montagne qui avait quasi disparu de Suisse, des moutons roux du Valais, des chèvres, un âne, une jument franches-montagnes, des poules», relève-t-il.

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En parallèle, il cultive du sarrasin, de l’épeautre, des blés anciens et des pommes de terre sans aucun traitement. Michaël Rodriguez incarne aussi une minorité de paysans ayant fait le pari d’un élevage de veaux conciliant traite et allaitement, pour honorer le lien intrinsèque avec la mère et renforcer la santé du jeune bétail. Les saillies se font naturellement au pâturage avec l’aide d’un taureau prêté pour quelques semaines. Le lait est transformé en fromage et en yaourt directement à la ferme. «Plusieurs activités sont possible sur deux jours ou plus, comme les soins aux animaux, la fabrication de fromage, la découverte de plantes médicinales dans le jardin de la ferme, des balades avec l’âne. Je me réjouis de ces interactions avec le monde plus urbain dans lequel j’ai longtemps évolué» conclut-t-il.

Face aux difficultés et aux pressions auxquelles sont confrontés les agriculteurs, s’inviter respectueusement sur leurs chemins quotidiens cet été sera peut-être le point de départ d’une consommation plus consciente, plus juste, à l’autre bout de la chaîne.