- Vous ne trouvez donc aucune espèce d’avantage à la libre circulation?

– Non, rien. Sauf peut-être aux bobos qui trouvent fantastique d’aller passer un week-end en Italie sans devoir ni traverser des douanes ni changer de monnaie. Moi je suis le défenseur de l’immense majorité des Français qui n’ont même plus de quoi aller passer un week-end quelque part.

Ainsi s’exprimait Marine Le Pen dans «Le Temps» de mercredi. Depuis sa campagne de 2012, la patronne du FN qui entend incarner les valeurs du peuple, du vrai peuple, a trouvé son ennemi rhétorique idéal: le bobo, ce nanti qui s’est tout approprié, y compris les quartiers populaires; cet arrogant qui regarde de haut «le petit Blanc»; ce snob qui s’extasie devant le Plug anal de McCarthy et boude les soirées de Patrick Sebastien; ce donneur de leçons qui ne jure que par le bio mais qui se rend au marché en 4x4, comme le chantait Renaud.

Disqualifié parce qu’il a les moyens, le bobo l’est aussi par son manque d’ambition, selon l’écrivain Gabriel Matzneff qui s’en prend avec rage à la génération Bataclan, «incapable de transcendance, imperméable au tragique de l’histoire, ignorant jusqu’au sens du sacrifice.» Ce sont pourtant eux, hipsters, bobos ou enfants de bobos, génération Y ou digital natives, qui sont tombés sous les balles des terroristes. Certains s’en sont même réjouis, comme le père Hervé Benoît, de Lyon, qui estime que les personnes tuées au Bataclan sont les frères siamois de leurs bourreaux: «Même déracinement, même amnésie, même infantilisme, même inculture.» Il est aujourd’hui relevé de ses fonctions.

Les bobos, des privilégiés pour la gauche radicale

Paradoxalement, les bobos n’ont pas gagné en sympathie depuis les attentats. Au contraire. Le philosophe Antonio de Almadena dans une tribune sur AgoraVox fustige la pensée magique «primitive» de cette petite oligarchie sentimentale: «Taper sur des casseroles et crier «vous n’aurez même pas ma haine», qu’est-ce que vous voulez que ça leur fasse aux djihadistes?»

La gauche radicale n’est pas tendre non plus. Elle y voit des imposteurs qui se sont emparés des concepts de solidarité et de générosité pour faire oublier qu’ils sont des privilégiés. Même la gauche socialiste et parisienne – bobo au carré – s’y est mise qui fustige leur angélisme, maintenant qu’il faut montrer ses muscles face aux terroristes.

Et je ne parle pas de la déferlante de mépris sur le web. Comme il est dangereux de stigmatiser des groupes précis ou d’insulter nominativement, le bobo est la cible parfaite des réseaux sociaux et des internautes. Montée de l’intégrisme? Laxisme éducatif? Féminisation de la société? Fossoyeurs de l’histoire? Augmentation des inégalités? C’est la faute à bobo! On le ridiculise, l’humilie et l’insulte, mais aucune réaction. Certes, le bobo a tendance à culpabiliser – ce qui le rend pitoyable aux yeux d’une droite bling-bling – mais quand même.

Un profil dessiné à gros traits

Interloqué par la violence que «ces bourgeois urbains et civilisés» suscitent, le journaliste Philippe Lançon, grièvement blessé lors de la tuerie de «Charlie Hebdo», s’interroge sur tant de haine. Sa réponse: «Ils sont assez ouverts dans leurs habitudes et assez vulnérables dans leurs réussites pour donner envie à n’importe quelle brute de les défigurer.»

C’est possible. Mais s’il n’existe pas de riposte, c’est aussi que personne ne se reconnaît dans cette caricature, dans ce grand fourre-tout idéologique, dans ce profil dessiné à gros traits par des adversaires qui s’en servent comme d’un épouvantail. Le bobo, terme inventé en 2000 pour désigner un mode de consommation, est un concept par défaut. Le bobo, c’est l’autre. Mieux, le bobo, c’est tout ce que je ne suis pas.