Interview

Boire ou nager, il faut trancher

En Suisse, une dizaine de jeunes de 15 à 25 ans meurent chaque année par noyade. Souvent, l’alcool est à l’origine du drame. Corine Kibora, chargée de prévention à Addiction Suisse, met en garde

Quand il fait beau et chaud, que l’école est derrière, quoi de mieux que de siffler une bière entre potes avant de piquer une tête dans les lacs ou les rivières? Tous les étés, le scénario, tentant, est suivi par des centaines d’adolescents. Il ne faudrait pas, pourtant. Car l’alcool, comme le cannabis, n’est pas le meilleur ami des nageurs. Chaque année, en Suisse, 50 personnes meurent par noyade, dont une dizaine de jeunes de 15 à 25 ans. Pourquoi la rencontre des deux liquides peut-elle être fatale? Réponses de Corine Kibora, chargée de la prévention à Addiction Suisse, organisation spécialisée dans la prévention des dépendances.

Le Temps: Pourquoi boire de l’alcool ou fumer du cannabis avant de nager peuvent-ils tuer?

Corine Kibora: Pour trois raisons. D’une part, l’alcool et le cannabis modifient la perception de la réalité et invitent le sujet à prendre plus de risques. Ils provoquent un sentiment de toute-puissance qui est trompeur. D’autre part, les deux substances altèrent la coordination des gestes et entraînent parfois des troubles de la vision qui rendent le nageur beaucoup moins adroit et pertinent dans ses réactions. Enfin, l’alcool est un vasodilatateur, ce qui augmente les risques de choc cardio-vasculaire quand le corps entre dans l’eau froide.

- La consigne est donc de ne pas boire du tout. Or, la réalité des fins d’année scolaire est forcément autre. Quel comportement adopter pour limiter les dangers?

- Tout dépend de la constitution et des habitudes de chacun. Mais disons que si un ado veut vraiment boire une bière, je lui conseillerais de manger en même temps et d’attendre au minimum une demi-heure avant de se jeter à l’eau. Je rappelle que la Société suisse de sauvetage proscrit aussi la natation le ventre vide.

- Les garçons sont plus touchés par les noyades. Pourquoi?

- Parce que la bravade, la démonstration de force ou de courage sont encore l’apanage des jeunes hommes. Et aussi, parce que les garçons consomment plus d’alcool que les filles.

- D’instinct, on a l’impression que les rivières sont bien plus meurtrières que les lacs. Est-ce vrai?

- Non, sur 50 décès annuels, 49% surviennent dans les rivières, 41% dans des lacs, 6% en plongée, 2% en piscines, publiques ou privées, et 2% de manières diverses. Avec leurs différences de courants chauds/froids, la tentation d’aller loin et leur basse température en montagne, les lacs peuvent aussi se révéler très dangereux.

- Qu’en est-il du contraste entre la chaleur ambiante et la fraîcheur de l’eau. Cet aspect joue-t-il aussi un rôle en cas de prise d’alcool?

- Oui, dans la mesure où plus les vaisseaux sont dilatés, plus le cœur est mis sous pression au moment du plongeon. Après, c’est une question d’entraînement. En Russie, des nageurs entrent dans l’eau à 15° avec la même facilité que nous, dans une eau à 20°. Pour tout nageur, il est préconisé de ne jamais sauter dans un lac ou une rivière sans se doucher, ou au moins se mouiller la nuque et le torse avant.

- Les noyades dues à l’alcool ont-elles augmenté ces dernières années?

- Non, pas de manière sensible. A part le très mauvais été de 2014 durant lequel 27 personnes se sont noyées, les cas de noyade oscillent malheureusement entre 40 à 50 au niveau helvétique, depuis quinze ans.

- Y a-t-il des régions, des villes particulièrement touchées?

- En chiffres absolus, la Suisse alémanique sort devant les autres régions. Mais en temps de natation comparés, c’est le Tessin qui présente le plus de décès.

- La Société suisse de sauvetage (SSS) a traduit ses six maximes de baignade dans des langues étonnantes comme le farsi, le tigrinya, le tamoul ou le somali. Pourquoi?

- Parce que, outre les touristes qui sont parfois peu informés, plusieurs cas de migrants noyés ou en difficulté ont été signalés à la SSS, qui a pris ces dispositions pour rappeler à tous les mesures de prudence élémentaires.

- Quels sont les gestes qui sauvent lorsqu’un camarade est en difficulté dans l’eau?

- Etre un très bon nageur ne suffit pas. Il faut en plus avoir suivi les cours de sauvetage et connaître les techniques requises. Sauver quelqu’un de la noyade est très difficile. Le mieux est d’agir en amont et d’empêcher que le pire n’arrive en évoquant le risque lors de la soirée et en veillant sur ses camarades. A chacun de se responsabiliser.

- Y a-t-il des brigades de prévention ou de sensibilisation qui passent près des groupes festifs, au bord des lacs ou des rivières?

- Oui, il en existe. A Vevey par exemple, des «grands frères», sortes d’anges gardiens qui font de la prévention dans les soirées, patrouillent au bord du lac pour évoquer ce risque. Nous, à Addiction Suisse, nous agissons au niveau des messages de prévention et des brochures. Si des enseignants ou des moniteurs de camps souhaitent avoir de la documentation pour leurs élèves ou participants, nous mettons très volontiers du matériel à disposition.

- Et qu’en est-il des parents, les interlocuteurs privilégiés d’Addiction Suisse? Comment peuvent-ils dissuader leurs adolescents de mélanger alcool et nage?

- Nous préférons le dialogue et des règles claires à l’interdiction arbitraire. Une bonne piste est d’anticiper avec le jeune le scénario de sa soirée. Il s’agit de le projeter dans la réalité et de voir avec lui comment réagir si on lui propose de l’alcool. Comment dire non. Savoir ce qui est prévu comme nourriture. Demander le numéro des amis avec qui il sort. Imaginer ce qu'il peut faire si un ou une ami(e) ne se sent pas bien, etc. Toutes ces considérations rendront l’adolescent plus responsable et le mettront à l’abri du drame.


Six maximes pour bien nager

Une information encourageante. Question noyades, la population suisse est en net progrès depuis soixante ans. En 1958, la Suisse déplorait 212 noyés (184 hommes, 28 femmes), 101 en 1972 (44 hommes, 48 femmes et 9 enfants), et encore 84 en 1993 (56 hommes, 17 femmes et 11 enfants), alors qu’ils sont 40 à 50 aujourd’hui. La Société suisse de sauvetage édicte six maximes pour éviter ce drame. Comme tout le monde ne parle pas le tigrinya, langue pratiquée en Erythrée et en Ethiopie qui accompagne les pictogrammes ci-dessus, voici, en français, les légendes qui sauvent des vies.

  • Les enfants au bord de l’eau doivent toujours être accompagnés, et les petits enfants doivent être gardés à portée de main.
  • Ne jamais se baigner après avoir consommé de l’alcool ou des drogues. Ne jamais nager l’estomac chargé ou en étant à jeun.
  • Ne jamais sauter dans l’eau après un bain de soleil prolongé! Le corps a besoin d’un temps d’adaptation.
  • Ne pas plonger ni sauter dans des eaux troubles ou inconnues. L’inconnu peut cacher des dangers.
  • Les matelas pneumatiques ne doivent pas être utilisés en eau profonde. Ils n’offrent aucune sécurité.
  • Ne jamais nager seul sur de longues distances. Même le corps le mieux entraîné peut avoir une défaillance.

(M-P. G.)


www.addictionsuisse.ch

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