Quatre jours que je porte la même chemise, et elle n'a encore rien dit! Ne voit-elle rien, ne sent-elle rien? Qu'arrive-t-il dans nos vies? Est-elle devenue indifférente? Suis-je devenu transparent? La réponse la plus amusante serait d'apprendre qu'elle est tombée dans les filets de Laura Doyle. Qu'elle a finalement fait sa reddition. Peu de chance, à vrai dire, qu'il en soit ainsi. Il y a des principes fondamentaux sur lesquels une femme comme elle ne variera pas, même en enfer. Or le doylisme est contraire à ces principes: selon son premier commandement, les femmes doivent rendre les armes devant les hommes et rentrer dans le rang de l'obéissance, pour leur bien et pour leur plaisir.

Cela ne peut arriver qu'aux Etats-Unis, mais cela n'arrive peut-être pas maintenant par hasard. L'Amérique est entre deux couples. Celui qui sort (les Clinton, par exemple) est du temps de l'égalité recherchée entre les sexes, avec ses tolérances, ses libertés, ses batailles secrètes ou connues: deux individus organisent un collectif, dans la négociation et le compromis. Le couple qui vient (disons, les Bush) croit que des valeurs garantes de l'ordre social ont été galvaudées – W. parle de «la décence» – et qu'il faut les rétablir; Mme Bush, si bien coiffée, organise ses quartiers à la Maison-Blanche, et on ne la verra pas dans les couloirs du Sénat défendre un projet de loi sociale. Chacun à sa place.

Là-dessus déboule un livre qui annonce la couleur du changement, celui de Laura Doyle, The Surrendered Wife, qu'on pourrait traduire par «La Femme qui rend les armes, guide pratique pour retrouver l'intimité, la passion et la paix». Uu succès phénoménal: plus de 100 000 exemplaires vendus depuis janvier. La dame, une boulotte blonde de 34 ans, qui fut rédactrice dans le marketing en Californie, raconte la naissance de son projet littéraire. Elle parle donc de John, son mari, à qui le livre est dédié. Qu'est-ce qui n'allait pas avec le bon (c'est elle qui le dit) John? Quatre ans après les épousailles, l'usure, la mésentente, l'irritation mutuelle conduisaient les deux naufragés vers l'«enfer marital». Elle a vu un psy, naturellement; lui on ne sait pas. Mais Laura a fini par comprendre, comme on a une illumination, en discutant avec ses copines. Comment dire? Elle prend tout sur elle. Non pas que John n'ait pas de torts, il en a bien sûr, mais c'est son affaire. Ce que Laura pouvait faire, elle, c'est sa propre révolution. Disons: un saut en arrière au beau milieu du salon. Le problème de l'épouse malheureuse, dit-elle, c'est qu'elle veut contrôler son mari. Elle lui fait de menues remarques sur la propreté. De petites scènes en voiture parce qu'il a manqué une sortie d'autoroute. Des reproches plus graves, dans un moment de colère, parce qu'il manque d'ambition professionnelle. Ces averses de critiques, l'une après l'autre, enveniment le climat du couple. Pauvre homme! (C'est toujours l'auteur qui parle). Il était jadis le maître respecté, et le voilà devant une contestation intestine permanente. Il tente de résister, de contre-attaquer, et c'est une spirale d'irritabilité qui s'installe. Il finit rongé dans la frustration et l'insécurité.

Laura Doyle ne peut pas laisser faire ça! Pour retrouver la félicité dans le couple, il suffit de supprimer les causes du malheur. La femme n'a qu'à se taire et laisser faire. Le laisser faire. Les comptes du ménage, c'est son affaire, et il sera bien bon de donner à sa femme et aux enfants l'argent qui leur revient pour le mois. Il ne faut pas lui acheter des slips et des chaussettes, ou lui faire le reproche d'en manquer: il finira par s'en soucier. Il ne faut pas lui expliquer qu'il y a une manière de placer les tasses et les assiettes dans le lave-vaisselle: c'est une façon de l'insulter et d'insinuer qu'il n'est pas capable de le comprendre seul. La femme, dit Laura Doyle, doit ranger toutes les petites armes quotidiennes de sa bagarre dans le couple, y compris la migraine au lit. Une fois par semaine, disons, il faut se donner du plaisir sous les draps ou ailleurs, même si l'épouse n'en a pas très envie quand lui le veut: l'action annulera la réticence dans la volupté.

Et le résultat? Un homme heureux! Il doute moins de lui, il croit de nouveau dans sa valeur première. Et en plus, il deviendra tendre, prévenant, sollicitant son avis au moment de choisir une sortie d'autoroute, et faisant mieux son travail au lit. Pour que le tour soit complètement joué, ajoute Laura Doyle, il vaut mieux que la femme ne dise pas à son mari qu'elle a fait le choix de déposer les armes, ni qu'elle a lu The Surrendered Wife. Il vaut mieux que l'évidence de la renaissance coule de sa source. C'est – faut-il le répéter – toujours l'auteur qui parle.

Cette pensée rustique, naturellement, a attiré à Laura Doyle des commentaires ironiques, ou des répliques furieuses de femmes qui croyaient cette étape-là de leur condition complètement abandonnée. Dans une partie de l'Amérique profonde, la réponse a été différente. Les ventes du livre ont fusé, et en deux mois, c'est un véritable mouvement militant de la reddition féminine qui s'est développé, avec bien sûr le marketing efficace de l'auteur et de l'éditeur. Des «Surrender Circles» existent dans 28 villes des Etats-Unis, des séminaires de formation au renoncement y sont donnés. L'auteur est sur les plateaux de télévision, elle a bien sûr son site, et un service de consultations par téléphone.

Bon. Ce n'est pas la première fois ni la dernière qu'une petite fièvre antiféministe (ce dont Laura Doyle se défend) fait des dégâts parmi les Américaines. Les hommes s'y sont mis aussi. Le mouvement très religieux et uniquement masculin des «Promise Keepers» prône lui aussi un retour aux valeurs familiales, chacun retrouvant sa bonne vieille place.

Quant à ma chemise de quatre jours, je sais depuis quelques minutes que le moment est venu de la porter, moi-même, chez le «cleaner» chinois du coin de la rue. Elle a fini par me le dire. J'ai bien songé, sur le conseil de Laura Doyle, à lui faire le coup de Ginger Rogers et de Fred Astaire. Ils étaient tous deux des danseurs de génie, mais Ginger admettait qu'il fallait bien que sur la piste de danse quelqu'un commande. Mais ça ne peut pas marcher: moi, danser…