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Le bonheur fugitif, attrapé en une équation

Avec un scanner et une application pour smartphone, des neuroscientifiques de l’University College de Londres ont mis la félicité dans une formule mathématique

«Combien êtes-vous heureux en cet instant précis?»

La question vous est posée en haut de l’écran. Au-dessous, un bouton coulissant attend le mouvement de votre doigt qui le placera sur une échelle allant de «très malheureux» à «très heureux». Vient ensuite un petit événement: il se produit une, deux, trois fois. Il vous apporte une petite décharge de félicité sous la forme d’une récompense: de l’argent, ou des points sans valeur réelle, comme dans les petits jeux de votre téléphone mobile – pour votre cerveau, de toute façon, c’est la même chose. Mais attention, la récompense peut aussi être négative: dans ce cas, l’événement vous apporte un peu de malheur. La machine vous repose alors la même question: «Combien êtes-vous heureux en cet instant précis?»

Vous êtes l’un des 18 420 sujets qui se sont soumis à l’expérience via leur smartphone, ou l’une des 26 personnes qui s’y est prêtée avec la tête enfoncée dans un scanner. Vos réponses cumulées ont donné lieu à l’équation, d’une beauté énigmatique, qui figure dans ce dessin (en couverture de ce cahier si vous lisez la version papier). On y voit le bonheur converti en une formule mathématique – ou en un «Modèle statistique et neuronal du bien-être subjectif momentané», selon la terminologie de l’article académique qui présente l’étude*, due à une équipe de neuroscientifiques de l’University College de Londres (UCL). Qu’est-ce que ça dit? Essentiellement, trois choses: 1) que votre degré de bonheur est une variable qu’on peut calculer et prévoir; 2) que le bonheur ne se cumule pas: à chaque instant, il dépend de l’événement qui vient de se produire et pas de ceux qui précèdent; 3) que votre bonheur instantané dépend davantage de l’écart entre vos attentes et le résultat que du résultat lui-même.

Sur ce dernier point, le gros bon sens dit la même chose: moins on a d’attentes, plus on sera content. Ce qui fait du pessimiste, théoriquement, le plus heureux des humains. Sauf que… pas tout à fait. Car le broyeur de noir se prive de l’espérance, qui est une source de bonheur en tant que telle: la science vient de le prouver. «Plus vos attentes sont élevées, plus vous serez heureux en attendant le résultat. Si vous planifiez des vacances dans un mois, cela vous rendra un peu plus heureux pendant la période qui précède le départ. Il se peut que vous n’en soyez même pas conscient, mais l’effet de cette expectative est mesurable. C’est précisément ce que nous avons fait», explique au téléphone Robb B. Rutledge, l’un des coauteurs de la recherche.

A quoi ressemble, sous le scanner à imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), un cerveau heureux? «On observe une activité dans la région appelée «striatum ventral», qui est connectée aux neurones producteurs de dopamine – un composé chimique qui joue un rôle dans le système de la récompense au sein du cerveau. Plus l’activité de cette région est importante, plus le bonheur est élevé. Même si nous ignorons l’issue du jeu pendant l’expérience, ainsi que l’indication subjective du sujet, nous pouvons lire la variation de son niveau de bonheur et prédire sa réponse en mesurant l’activité dans cette région», explique le chercheur.

Un gain d’argent, au fait, est-il un élément adéquat pour incarner un événement heureux? «C’est un bon point de départ pour étudier comment le bonheur est connecté au circuit cérébral de la récompense: il est quantifiable et il permet de répéter l’expérience à volonté, car il ne crée pas de satiété, à la différence d’une boisson ou d’un bon repas. Il y a d’autres déclencheurs, tels que le ­feed-back social – si quelqu’un vous dit, par exemple, que vous avez fait du bon travail – ou le sentiment de satisfaction qui vient du fait d’avoir réussi une tâche. Mais ce sont des éléments plus compliqués à manier dans un labo», signale Robb B. Rutledge.

L’étude londonienne porte sur le bonheur momentané. Y a-t-il un lien avec une forme de contentement plus durable? Oui et non. Oui, car la région cérébrale qui s’active lors de ces instants heureux présente, aussi, une plus grande épaisseur de matière grise chez les personnes qui «font état d’un bien-être eudémonique plus élevé». Ce dernier «est une forme de bonheur qui se rattache davantage à l’idée d’avoir un but, de faire du sens, d’une satisfaction existentielle dans l’ensemble de votre vie». L’épaisseur de cette couche grise explique-t-elle ce bonheur plus élevé, ou vice versa? «Grande question. On ne sait pas.»

Si la région cérébrale concernée est la même, le type de lien entre bonheur momentané et félicité existentielle n’est en revanche pas évident à décrypter. En dépit des variations traversées au cours de l’expérience, le sujet se déclare tout aussi gai ou tout aussi triste en partant qu’au moment où il était arrivé. L’étude semble ainsi confirmer la notion de «tapis roulant hédonique» (hedonic treadmill en VO): chacun de nous aurait un niveau de bonheur plus ou moins fixe, que les événements extérieurs ne feraient fluctuer que de façon éphémère, et auquel on serait toujours ramené, comme par un tapis roulant sur lequel on marcherait à l’envers. Avançons, par hypothèse, que ce niveau de base est déterminé par le vécu au cours de la toute première période de la vie, et qu’il ne bougera ensuite que sous l’effet de transformations intérieures, telles que peut en produire un travail thérapeutique – mais ça, c’est une autre histoire.

A quoi bon, donc, étudier la mécanique du bonheur sous ses formes les plus fugaces? D’une part, parce que c’est salutaire: «On espère qu’un jour, ça pourra nous aider à mieux comprendre la dépression, un problème énorme dans notre société.» D’autre part, étudier la fabrique du bonheur pourrait servir à nous manipuler… Non? «Un gouvernement ou une entreprise pourraient être tentés de modifier les attentes des gens à très court terme. Une compagnie aérienne, par exemple, pourrait annoncer un retard exagéré sur un vol, puis indiquer que le délai sera en fait nettement moindre que prévu: les passagers se sentiraient alors probablement un peu plus heureux, car ils avaient anticipé le pire. Mais si une compagnie faisait cela plus d’une fois, le public finirait par la considérer peu fiable. Il n’est pas aisé d’exploiter ce genre de phénomène.»

C’est une bonne nouvelle, selon Robb B. Rutledge. «Il n’y a pas une manière facile de tromper notre système d’attente et de récompense – et c’est probablement la raison pour laquelle il est bâti de cette manière. Car le bonheur, à la base, est un signal utilisé par notre cerveau pour nous dire que les choses vont bien et qu’on devrait continuer comme ça; alors que le malheur nous dit qu’il faudrait peut-être tenter quelque chose de différent.» Nous sommes, en fin de compte, assez bien faits.

* «A computational and neural model of momentary subjective well-being», Robb B. Rutledge, Nikolina Skandali, Peter Dayan et Raymond J. Dolan. Disponible en ligne: www.pnas.org/content/early/2014/07/31/1407535111.full.pdf+html

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