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© Bernhard Lang / Getty Images

Société

Le bonheur est dans le mantra

Depuis toujours, l’homme s’interroge sur les moyens d’atteindre la félicité. Mais sa quête a fini en kit. Après les exercices de méditation et d’autocompassion, les mantras pour aller mieux se déclinent jusque sur des applis. Le marché du devenir soi a-t-il encore des limites?

Postée le 7 septembre sur Facebook, la vidéo affichait 17 millions de vues deux semaines plus tard. Son contenu? Le rituel de «motivation matinale» d’un père américain, Ron Alston, prodigué à sa fille de 3 ans et consistant à réciter devant le miroir des phrases pour doper l’estime de soi. «Je suis forte. Je suis intelligente. Je ne suis pas meilleure que les autres. Personne n’est meilleur que moi. Si je tombe, je me relève», y répète la fillette de sa voix flûtée. Si la séquence est devenue mondialement virale, c’est qu’elle renferme toute l’obsession de l’époque: trouver des recettes à l’épanouissement.

Pour requinquer un ego au fond des chaussettes, voire gagner la fortune, il existe à présent les mantras, des slogans d’auto affirmation supposées contenir toute la sagesse du monde. A l’origine, le mantra est une phrase sacrée que scandent les bouddhistes durant leur méditation. Mais plus grand-chose de spirituel dans ces sentences qui pullulent sur Google: «Les mantras les plus feel good pour 2016», «20 mantras pour mamans stressées et pressées», «Mantras d’argent», «5 mantras à retenir du nouveau tube de Beyoncé»… Car oui, Beyoncé est aussi devenue une figure de «l’empowerment» – un autre mot à la mode dans le développement personnel, qui signifie acquérir du pouvoir. Ses paroles «inspirantes» sont désormais enseignées à l’Université de San Antonio, Texas.

Coué, homme de méthode

Même le monde des affaires a la fièvre des dictons tonifiants. Au hasard de ces aphorismes: «La critique négative est constructive», «Pivoter, ce n’est pas se renier», «Rate vite, rate souvent» (mantra vedette de la Silicon Valley, affirme-t-on). Les mantras ont également une thérapie dérivée, l’EFT (Emotional Freedom Technique, ou technique de libération émotionnelle), dont le principe consiste à tapoter des doigts divers points d’acupuncture du corps en récitant des phrases du type: «Comme je m’aime, je permets aux autres de m’aimer aussi». «Si vous vous connectez bien à ce que vous dites, c’est efficace» assure Diane Von Der Weid, dont les formations en EFT à Genève affichent complet (150 inscrits par an).

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Cent ans après le «Tous les jours, et à tous points de vue, je vais de mieux en mieux» d’Emile Coué, les mentors du mieux-être s’inspirent donc toujours de sa «pensée positive» censée reprogrammer l’humeur, mais sous un angle plus pragmatique. «Les études démontrent que se répéter qu’on est formidable ne marche pas sur 50% des gens, qui savent pertinemment qu’ils ne le sont pas», affirme Yves-Alexandre Thalmann, psychologue et auteur de «Pensée positive 2.0» (La Source Vive) qui, lui, ne croit qu’à un seul mantra: «Ça pourrait être pire. C’est le seul qui rehausse l’humeur parce qu’il implique de développer sa gratitude, être heureux malgré tout: même si je crève mon pneu de voiture, même si mon job consiste à descendre les poubelles… Cette phrase induit un changement de perspective, et c’est la seule pensée positive validée scientifiquement.»

Rêve de dictateur

Avec un chiffre d’affaires annuel de 9,6 milliards de francs rien qu’aux Etats-Unis, et une progression de 6% par an, l’industrie du développement personnel explose depuis que plusieurs universitaires américains ont décidé, il y a 20 ans, de se pencher sur la mesure du bonheur, à travers l’étude de la psychologie positive, étudiée jusqu’à Harvard. Au point que certains grincheux reprochent aux chercheurs d’être le nouveau bras armé du business de la déprime, mais il devient difficile de contrer l’argument «C’est scientifique». D’ailleurs le rayon empowerment phagocyte toujours plus les autres en librairie… et se décline à présent en slogans aussi percutants que les punchlines de la publicité, façon «Just do it» de Nike.

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Les mantras ont même leurs applis, comme Think up ou Shine Text, qui envoient chaque jour une maxime positive et garantie «100% efficace» sur votre smartphone… «Ces phrases se présentent comme si elles avaient quelque chose à nous enseigner, comme un système allant de soi qui donnerait les atouts pour survivre», analyse Gianni Haver, sociologue à l’UNIL de Lausanne. Il ne faut pas oublier que le slogan est d’abord politique. C’est un programme qui n’appelle aucune vérification. «Dès les années 20, en Italie, on peignait sur les murs les extraits des discours de Mussolini: "Mieux vaut vivre un jour comme lion que cent ans comme brebis", "Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur"… Finalement, ces mantras contemporains sont un vrai rêve de dictateur. Ils ont un côté prêt à penser réactionnaire car ils donnent la frustration comme inévitable, avec l’idée que l’on ne peut que s’adapter en fermant les yeux. L’époque n’est plus aux utopies, mais à l’obsession d’un moi perfectible en quatre mots et deux conjonctions.»

Yolo

Dans son nouvel ouvrage, «Deviens ce que tu es» (Autrement), le philosophe Dorian Astor dénonce d’ailleurs le mythe de l’affirmation de soi. «Aujourd’hui, nous sommes des petits fanatiques de nous-mêmes, avides de sentences qui ne sont jamais des interrogations. Devenir soi s’est transformé en message verrouillé et moralisateur, détourné par le marketing et tout un florilège de gourous, de coachs et de RH, qui proposent des traitements rapides.» Certes, les philosophes antiques développaient déjà des préceptes, du «Il ne faut rien espérer ni craindre» des épicuriens, à «Tout ce qui ne dépend pas de moi n’a aucune importance» des stoïciens, mais qui recelaient de grands systèmes et le travail de toute une vie.

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Sur le nouveau marché de l’empowerment, le poète Horace et son célèbre Carpe Diem vient même d’être détrôné par le rappeur canadien Drake, dont le mantra «Yolo» (acronyme de «You Only Live Once»: Tu ne vis qu’une fois) est entré en septembre dans le dictionnaire d’Oxford. Le premier recommandait un hédonisme raisonné, en se gardant des plaisirs trop frivoles. Le second vante les grosses bagnoles. En 2016, les mantras de la sagesse viennent des rappeurs. C’est ce qu’on peut vraiment appeler un changement de paradigme.

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