Un bachelor en psychologie et en biologie en poche, l’Américaine Laurie Santos a commencé sa carrière en s’intéressant au comportement des macaques à Cayo Santiago, une petite île au large de Porto Rico. Depuis, elle est devenue professeure et s’est lancée dans de nombreuses publications en neurosciences cognitives et en psychologie de l’évolution. Mais, aujourd’hui, son nom reste surtout associé au bonheur, qu’elle a enseigné à la prestigieuse Université de Yale. Car, oui, le bonheur, ça s’enseigne.

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Préserver sa santé mentale

Son cours «Psychology and the Good Life» («La psychologie et la belle vie»), qu’elle a commencé à donner en janvier 2018, a très vite connu un franc succès. Il est devenu le plus populaire de toute l’histoire de l’université fondée il y a 300 ans: 1200 inscriptions en quelques jours, soit le quart du campus! Du jamais vu. Chez les étudiants, le bouche-à-oreille a fusé. Il a fallu trouver de nouveaux auditoires et même réquisitionner une salle de concert.

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Laurie Santos décide deux mois plus tard de rendre ses cours sur la science du bien-être accessibles online, gratuitement, sur la plateforme Coursera. A ce jour, près de 2 millions de personnes l’ont déjà suivi. Le coronavirus y est bien sûr aussi pour quelque chose: les demandes ont explosé ces dernières semaines. Rien qu’au mois de mars, 600 000 nouvelles personnes ont décidé de franchir le pas, par conviction ou simple curiosité.

Si la pandémie en elle-même suscite des inquiétudes, le confinement peut se révéler tout aussi anxiogène. Très sollicitée, Laurie Santos ne cache pas que son propre niveau de stress est si élevé qu’elle se demande parfois si son oppression thoracique est un symptôme du Covid-19 ou le résultat de l’anxiété provoquée par la pandémie. Pour elle, cultiver son bien-être dans ces circonstances est nécessaire, pour préserver sa santé mentale.

Alors, Laurie Santos, qu’est-ce qui rend heureux? Dans le contexte actuel, «la priorité doit être donnée au lien social malgré la distanciation recommandée», explique la professeure de 44 ans, diplômée de Harvard. Il faut s’efforcer de combattre à la fois la solitude et l’anxiété, «par exemple en entrant plus souvent en contact avec les personnes qui nous sont chères, via internet ou par téléphone, et en contrôlant mieux les réactions de combat ou de fuite de l’organisme («fight-or-flight»), par notre respiration», dit-elle.

«Les respirations lentes et profondes du ventre peuvent nous aider à réguler notre système nerveux sympathique et nous sentir moins paniqués et anxieux.» Prendre le temps d’adopter des pratiques saines comme l’exercice, suffisamment dormir, être reconnaissant et attentif à l’autre, peut aussi stimuler le bonheur en cette période particulière, poursuit-elle.

L’altruisme rend heureux

Et si, pour certains, le bonheur était dans le confinement? Laurie Santos ne nie pas que cela soit possible. «Mais la question est de savoir comment cultiver son bonheur. De nombreux travaux scientifiques démontrent que les gens heureux ne sont pas centrés sur eux-mêmes, mais tournés vers les autres. Se concentrer sur les autres et sur les moyens de les aider et d’être gentil est un moyen d’accroître son propre bonheur.»

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Ce cours à Yale est né d’un constat, corroboré par des études scientifiques: Laurie Santos, proche de ses étudiants, a constaté qu’ils avaient toujours plus de problèmes de santé mentale. «J’ai commencé ce cours pour aider mes élèves à se sentir moins déprimés, anxieux et dépassés. J’ai fini par m’aider moi-même aussi beaucoup, car je fais maintenant tous les exercices pratiques que je conseille à mes élèves, et cela a énormément contribué à mon propre bien-être.» L’idée de base: prioriser le bonheur, libérer ses émotions et retrouver son propre épanouissement, pour mieux avancer.

Sa démarche s’inscrit dans le courant de la psychologie positive, fondée en 1998 par l’Américain Martin Seligman, ancien président de l’American Psychological Association. Un courant qui s’intéresse aux sources du bonheur et de la résilience plutôt qu’aux origines des psychopathologies. Depuis septembre 2019, Laurie Santos participe également à un podcast, The Happiness Lab, qui, comme ses cours, rend compte des dernières recherches scientifiques sur le bonheur, avec des conseils à la clé. Certaines recettes sont très simples: méditer dix minutes par jour, s’efforcer de faire de bonnes actions, bien dormir ou encore lister ses petits bonheurs quotidiens chaque soir.

Elle se réfère notamment aux travaux de la psychologue russo-américaine Sonja Lyubomirsky, auteure de Comment être heureux et le rester. Selon la thèse de cette dernière, 50% du bonheur serait lié à la génétique, 10% aux conditions de vie et les 40% restants dépendraient d’actions que nous pouvons contrôler.

Décortiquer les fausses idées sur le bonheur, dans une société matérialiste dictée par la productivité, fait aussi partie des objectifs de la dynamique professeure. Une étude de 2010 menée par Daniel Kahneman et Angus Deaton relève par exemple que les Américains ne sont pas plus heureux une fois le seuil des 75 000 dollars de revenu annuel atteints. Même s’ils doublent leur salaire. Laurie Santos a eu l’occasion d’en parler l’an dernier, à Davos, au World Economic Forum, où elle était invitée. Quelques sourcils se sont levés dans l’auditoire.

Une dictature du bonheur?

N’est-ce pas un brin simpliste et enfoncer des portes ouvertes que d’asséner que l’argent ne fait pas le bonheur, que le bonheur s’apprivoise et peut se construire en prenant de bonnes habitudes, ou encore que changer de vie ne rend pas forcément plus heureux? Laurie Santos a bien sûr aussi ses détracteurs, mais elle insiste: elle s’appuie sur de sérieuses études. Et puis, ce qu’elle propose répond visiblement à un besoin de l’époque, surtout aux Etats-Unis.

Dans leur livre Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies sorti en été 2018, Eva Illouz et Edgar Cabanas se montrent critiques vis-à-vis du courant de la psychologie positive et dénoncent une forme de dictature du bonheur, qui veut que l’individu soit entièrement responsable de son propre bien-être. Cette dictature du bonheur peut prendre des formes diverses. A Seattle par exemple, sur la côte ouest des Etats-Unis, elle pourrait ressembler aux sphères géantes d’Amazon implantées au cœur de la ville et réservées à ses seuls employés. Faites de verre et d’acier, ces sphères abritent une sorte de canopée luxuriante avec des petits nids de tranquillité permettant aux «Amazoniens» de se ressourcer. D’autres privilèges leur sont offerts, pour les fidéliser et peut-être les faire travailler plus longtemps.

L’histoire ne dit pas, au final, s’ils sont vraiment plus heureux. Ou s’ils auraient le droit de ne pas l’être. D’ailleurs, au pays du bonheur, l’happycondrie peut guetter. L’angoisse de ne jamais être assez heureux.