On les accuse de beaucoup de maux. Les jeux vidéo rendraient leurs adeptes asociaux, voire accros. L'inquiétude qu'ils suscitent est encore montée d'un cran après la découverte d'une série de viols entre adolescents, quand des spécialistes ont accusé Internet et les jeux électroniques de banaliser la violence sexuelle.

Psychiatre et psychanalyste connu pour avoir écrit sur les secrets de famille, Serge Tisseron est aussi un spécialiste des addictions et de l'image. Il donnera une conférence, ce soir jeudi, à Lausanne*. Il n'est pas toujours d'accord avec cette manière de peindre le diable sur l'écran des jeux vidéo.

Le Temps: Etes-vous un passionné de jeux vidéo? Serge Tisseron:Oui. En raison de mes différentes activités je suis un petit joueur, mais j'observe avec beaucoup d'intérêt l'évolution de ces jeux. Je constate qu'ils sont de plus en plus beaux, étranges, fantastiques ou au contraire réalistes. Ils obligent les joueurs à faire preuve de vraies compétences, à utiliser des stratégies, à penser autrement. C'est une bonne école pour apprendre à faire face à l'imprévu. Je parraine d'ailleurs Swissgamers Network, l'association suisse des usagers des jeux vidéo car elle apporte un soutien aux joueurs excessifs. Cette association sert aussi de support pour sensibiliser parents et éducateurs à ces jeux.

- Les longues séances de jeux ne rendent-elles pas les enfants à la fois apathiques et agressifs?

- On observe le même phénomène avec la télévision. Un joueur ou un spectateur excessif est confronté à une charge émotionnelle forte. Peur, désir, dégoût se succèdent - très rapidement dans les jeux vidéo - sans que l'enfant ait le temps de les digérer, ni de les exprimer en bougeant. Bien que le jeu vidéo lui permette tout de même d'agir. Lorsque le joueur s'arrête, il se retrouve excité intérieurement et un peu éteint. Il est énervé et irritable, ce qui ne veut pas dire violent comme le pensent les parents. Il faut donc le calmer en l'incitant à parler de ce qu'il a vécu afin de faciliter l'écoulement de cette émotion. Cela implique que l'adulte sache à peu près de quoi il parle, il doit s'intéresser à cet univers pour être un interlocuteur valable.

- Mais quand même, l'enfant «tue» des ennemis

- (Rire) Vous me faites penser à une mère qui se plaignait que son fils ait passé le week-end «une mitraillette à la main». Son fils m'a dit. «Faites quelque chose docteur, elle croit que c'est pour de vrai!» Cette femme confondait l'arme virtuelle avec une vraie, pas son fils! Les entraînements faits pour les militaires avec des jeux vidéo ne marchent que si ceux-ci s'exercent également avec de vraies armes. Les adolescents auteurs du massacre du Lycée de Columbine aux Etats-Unis jouaient certes aux jeux vidéo, mais s'exerçaient parallèlement lorsqu'ils allaient à la chasse avec leurs parents le week-end. Par ailleurs, dans les jeux les plus utilisés aujourd'hui, on valorise également les comportements d'entre-aide. En ce qui concerne la violence sexuelle ou la pornographie, elle est très rare dans les jeux vidéo. Je n'ai jamais eu de cas en consultation alors que ceux où des enfants sont confrontés à la pornographie en visionnant les cassettes de leurs parents sont fréquents. Les jeux vidéo sont soumis à une norme, PEGI, très bien faite qui donne les limites d'âge. Les parents doivent absolument vérifier ce point.

- Pourquoi un enfant devient-il dépendant d'un jeu?

- Ce sont souvent des enfants soumis à une pression importante en relation avec leurs résultats scolaires. Le cas typique c'est le jeune qui, à quatre mois de son bac, arrête d'étudier et se plonge dans le jeu. Pour lui, c'est un moyen efficace de regonfler sa propre estime, car le jeu même difficile, lui procure une gratification immédiate. Dans ces cas, il faut trouver un autre moyen de donner un réconfort narcissique au joueur. Et puis, il y a aussi le besoin de rencontres. Ceux qui jouent en réseau incarnent un personnage. Ils rencontrent d'autres avatars derrière lesquels se cache une personne à laquelle ils vont confier leurs problèmes de la vie réelle. L'avantage, par rapport à un espace de chat, c'est que lorsqu'ils n'ont plus rien à dire ils peuvent se remettre à jouer.

- Les cas d'addiction sont-ils en hausse?

- En fait, il y a très peu de cas de dépendance et d'addiction à ces jeux. On parle d'addiction lorsque le joueur ne fait plus rien d'autre, qu'il n'a plus de vie réelle. Cela n'arrive pas aux moins de 18-19 ans. Les cas de dépendance sont plus faciles à soigner, souvent des personnes qui restaient fixées à leur écran 12 heures par jour deviennent indépendantes en deux semaines. Parfois ces cas se règlent d'eux-mêmes.

* Addiction aux jeux vidéo: quelle réalité? Serge Tisseron, 23 novembre, 20h30, Musée du jeu, Château de La Tour-de-Peilz, 021 977 23 00.

** «L'Enfant au risque du virtuel», Editions Dunod, 2006.