Ils seront des milliers ce dimanche à tendre un petit paquet à leur maman, le regard fier et les bras tremblotant. Elles seront des milliers à feindre l’étonnement devant cette gentille attention, émues et parfois consternées par l’esthétique des objets bricolés. Considérée comme pétainiste, commerciale ou attendrissante, la Fête des mères est bien ancrée dans le paysage des familles d’ici et d’ailleurs. En Suisse, elle aurait été lancée en 1917, à l’initiative des fleuristes et des confiseurs. Les malins. Mais si les grands cèdent volontiers à la facilité en offrant des bouquets de roses, les petits restent pourtant les rois de la confection.

Une bricole qui a évolué au fil du temps. Dans les années 1970, les cendriers faisaient partie des vedettes, aux côtés des colliers de nouilles. En terre cuite, en coquille d’huîtres ou en béton cellulaire, ils étaient donnés à toutes les mamans, fumeuses ou non. Il y avait toujours un cendrier dans les maisons, pour les invités au moins. Impensable aujourd’hui. On ne décore plus guère non plus de boîtes d’allumettes; les chaudières à gaz s’allument toutes seules et les briquets sont répandus. En revanche, on rose-bleuise bien plus qu’avant.

Quoi d’autre? Trois générations répondent; Lily, Alexandra et Catherine, une petite fille, sa mère et sa grand-mère.

Lily, 6 ans

«On fait chaque année un truc à l’école. Par exemple, un vase avec des cœurs en papier roses et rouges collés dessus, une sorte de gros sable au fond et une fausse fleur dedans. Ou bien un bracelet avec des perles que l’on a fabriquées en pâte. Maîtresse a percé des trous et on les a enfilées. J’ai fait aussi une boîte en terre que j’ai peinte en rose. J’aime bien fabriquer des choses et les offrir. Cela fait plaisir à Maman. Ensuite, elle les place dans la maison pour faire joli et moi j’aime les voir quand je passe devant. Le vase avec la fleur est au salon. La boîte et le bracelet dans la chambre de mes parents. J’ai fait aussi un porte-clés en forme de voiture pour mon papa mais il s’est cassé, alors il ne reste plus qu’un petit morceau accroché au trousseau. Avant la fête, je dois cacher les cadeaux dans mon placard pour garder la surprise.

Tous ces bricolages nous prennent bien deux ou trois jours à chaque fois à l’école. Tout le monde participe mais il y en a qui font des problèmes. Pour le vase, il y a trois garçons qui ont refusé de mettre des cœurs roses dessus, alors ils ont mis des bleus.»

Alexandra, 41 ans, maman de Lily

«Chaque année, nous allions au restaurant avec ma mère et ma grand-mère. Depuis que ma grand-mère est décédée, on a perdu la tradition. Je fais envoyer un bouquet à ma maman de temps en temps mais je n’y pense pas tous les ans. Quand j’étais petite, en revanche, je lui offrais systématiquement des bricolages. Elle a eu un cadre pour photo en cornettes peintes, un porte-lettres fait de pincettes dorées, des presse-papiers en pâte à sel, des pochettes à mouchoirs, des objets en papier mâché, un cendrier en terre cuite…

A l’époque, j’allais à l’école à Préverenges et la confection de ces cadeaux était l’occasion de sortir un peu de la routine scolaire. J’aimais bien ce côté secret, l’idée de préparer quelque chose en douce. J’apprenais aussi des poèmes. On ne fêtait pas encore les pères et je trouvais cela injuste. Aujourd’hui, c’est ma fille qui m’offre des cadeaux et me dit des poésies. C’est toujours un moment émouvant, même si la Fête des mères n’est plus un rituel. Ses présents sont plutôt réussis et plus élaborés que ce que j’ai pu faire moi. J’ai osé porter un collier en plastique coloré qu’elle avait réalisé et son vase à petits cœurs trône sans honte aux côtés d’une statue africaine. C’est important pour elle que ses créations soient visibles et moi j’aime bien voir la fierté dans ses yeux.»

Catherine, 67 ans, maman d’Alexandra

«Evidemment, certains doivent trouver cette esthétique kitsch ou étonnante. Mais on a bien le droit de posséder un ou deux objets kitsch à la maison, surtout s’ils ont été faits par nos enfants, non? Ce porte-papier en pincettes dorées est posé à côté du téléphone depuis des années. Il est pratique; j’y glisse des prospectus ou des petites notes. Cela fait plus de trente ans qu’il me suit, au gré des déménagements. Je n’ai évidemment pas gardé tous les bricolages de ma fille, certains ont été cassés ou égarés au fil du temps. Je me souviens de bols en terre cuite, d’une marionnette en papier mâché, de porte-encens ou encore d’un collier de macaronis. Certains étaient plus réussis que d’autres, mais tous ont été attendrissants. Aujourd’hui, nous ne fêtons plus vraiment ce jour. Je ne bénéficie pas du même traitement qu’a eu ma mère mais je n’en tiens pas rigueur à Alexandra. Mon compagnon, en revanche, marque le coup chaque année!

Je ne me souviens pas d’avoir réalisé des bricolages moi-même lorsque j’étais enfant, peut-être parce que j’étais dans la classe de ma mère ou que ça ne se faisait pas encore. Mais ce qui est certain, c’est que ce jour-là était à part; Maman devait absolument se reposer. Petite, mon père cuisinait. Adolescente, quand nous avons eu un peu plus de moyens financiers, nous allions au restaurant dans le coin, dans le Jura vaudois. Cela a duré jusqu’à la mort de ma mère il y a quelques années. Et jusqu’à la fin, je lui ai offert des livres.»