Certes, les chiffres augmentent en nombre absolu. Mais en réalité, en tenant compte de l'augmentation de la population, on recense de moins en moins de suicides en Suisse. Le phénomène concerne surtout les hommes, la baisse étant légère voire nulle chez les femmes. Selon les statistiques fédérales, le nombre de suicides pour 100 000 habitants a diminué de 50% en moins de cent ans. «L'ensemble du siècle est caractérisé par un recul du suicide assez conséquent, contrairement à d'autres causes de mortalité. La décennie 1900-1909 enregistrait en moyenne 34 suicides par année pour 100 000 habitants, contre 23 pour la période 1980-1989, soit une baisse de 32%», explique le chercheur genevois Alain Schweri, auteur d'une étude sur le sujet (Santé sociale et suicide, publiée en 1994). La tendance s'est encore confirmée au cours de la dernière décennie.

Hormis les 80 ans et plus, toutes les classes d'âge ont vu leur taux de suicide diminuer. «Cela prouve que l'amélioration du bien-être, ou plus précisément du mieux-vivre, a été partagée à toutes les étapes de la vie», note Alain Schweri. Bien sûr, il est possible que cette évolution soit, en partie, artificiellement produite par une sous-déclaration des cas ou la modification des critères de reconnaissance statistique du suicide. «Cependant, il paraît inconcevable que ce type de biais avoisine les 70% en vingt ans, ce qui correspond au déclin observé entre 1940 et 1960 pour les hommes», affirme Alain Schweri.

Pourquoi le taux de suicide régresse-t-il? Certains chercheurs émettent l'hypothèse d'une meilleure prise en charge de la dépression, mal du siècle. Mais si tel était le cas, on pourrait s'attendre à ce que le nombre de tentatives de suicide recule également. Or cela ne semble pas se vérifier dans la pratique. «On aimerait pouvoir dire que les chiffres baissent parce que la dépression est mieux soignée, mais il est difficile de l'affirmer sérieusement. Les tentatives de suicide, à en juger par les admissions dans les services d'urgence, ne diminuent pas», déclare le Dr Daniel Peter, médecin psychiatre au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). On en recense chaque année en Suisse plus de 8000, pour près d'un millier de suicides.

Les statistiques font apparaître une évolution différenciée en fonction du sexe. Si les hommes ont toujours été plus nombreux que les femmes à mettre fin volontairement à leur vie, l'écart est actuellement cinq fois moins important qu'au début du XXe siècle. En d'autres termes, les taux s'harmonisent à la faveur d'un mieux-être masculin.

Ainsi, entre 1991 et 2002, le nombre de suicides pour 100 000 habitants est tombé de 32 à 25 chez les hommes, ce qui représente une baisse de 20% environ, alors qu'il est resté stable chez les femmes (environ 10,4). Si l'on remonte à 1969, on constate que le taux a baissé de 27 à 25 chez les hommes, mais il a grimpé de 9,8 à 10,5 côté féminin. Plus frappant encore: dans le canton de Genève, le taux masculin est passé de 63 au début du XXe siècle à 32 dans les années 90, soit une diminution de 48,2%, tandis que le taux féminin a augmenté de 24,2% pendant le même laps de temps.

On retrouve la même évolution opposée entre les sexes chez les adolescents, dont on sait qu'ils paient un lourd tribut au désespoir. Si les chiffres diminuent globalement chez les jeunes depuis 1982, l'égalité des genres n'est pas à portée de vue. Ainsi, dans la tranche d'âge des 15-19 ans, le taux de suicide pour 100 000 habitants a baissé de 25 à 8 chez les garçons, mais il a doublé chez les filles. Les chercheurs peinent à trouver des explications.

Selon le Docteur Daniel Peter, le fait que les hommes attentent moins à leurs jours peut s'expliquer, au moins en partie, par la modification des critères sociaux de la virilité: demander de l'aide n'est plus pour eux le sujet de honte qu'il fut dans le passé. Mais si le taux de suicide a «sensiblement diminué à partir de 1980, la Suisse reste l'un des pays européens les plus touchés par la problématique du suicide», ajoute-t-il. «Le comportement féminin en matière de suicide semble avoir atteint une sorte de plancher plus ou moins stable tout au long du siècle. Il correspond à un taux incompressible du suicide. Chez les hommes, en revanche, il s'y ajoute une part liée à la conjoncture, et qui peut être influencée», remarque pour sa part Alain Schweri.