La rédaction du quotidien français Aujourd'hui en France / Le Parisien s'en souvient encore: sa une du 5 avril 2020 consacrée en grande pompe au «monde d'après» mais illustrée de quatre hommes, et seulement quatre hommes, a provoqué une indignation immédiate dans le monde politique et pas seulement sur les réseaux sociaux. Scandaleuse de sexisme, à côté de la plaque, et tellement ancien monde, justement... Le journal a ensuite parlé de maladresse loin de ses valeurs, mais l'incident a eu le mérite de déclencher une enquête sur la place des femmes dans les médias en temps de crise. Un rapport parlementaire a été présenté la semaine dernière et officiellement reçu cette semaine par le premier ministre Jean Castex, ultime consécration qui veut signaler au monde combien le gouvernement tient à cette cause. 

Il faut dire qu'on part de loin. Le constat de médias à la voix très masculine est ancien et très documenté, mais le confinement a accentué les mauvaises habitudes de la presse, selon Céline Calvez, la députée La République en Marche autrice du rapport. Celle-ci a analysé la place des femmes à la fois dans les contenus médiatiques et dans les organisations, pendant les deux mois de confinement en France, de la mi-mars à la mi mai. Le constat est sans appel. A la télévision «la parole masculine est restée majoritaire voire écrasante», écrit le rapport, oscillant entre 57% (au lieu de 55,5% en temps habituel) et 80% (contre 77%), les chaînes publiques faisant légèrement mieux que les privées. Les radios n'ont  pas connu de baisse significative, le temps de parole féminine y a été pendant la crise de 35,3% pour les chaînes publiques contre 29,3% pour les chaînes privées. 

Le statut de cette parole féminine a aussi été étudié. Globalement la crise sanitaire n'a pas touché la représentation féminine telle qu'étudiée en 2019, et la parité reste presque atteinte pour les présentatrices (45%), selon une étude de l'INA, réalisée pour le rapport. Les témoins sont à 55% des femmes, le chiffre passant à 52% pour les témoins professionnels de santé.
Mais les femmes témoins étaient des caissières, des infirmières, des mères de famille: les femmes étant moins à la tête de services hospitaliers ou dans des positions de décideuses, celles qu'on a vues sur les écrans ou entendues à la radio avaient surtout des blouses d'infirmières ou d'aides-soignantes. En revanche pendant deux mois elles n'ont représenté que 20% des experts; dans le secteur public, la part des femmes expertes est même tombée à 9% en mars avant de repasser à 20% en avril, soit deux fois moins qu'en temps normal. Peu de femmes aussi parmi les personnalités politiques (24%). Les représentantes de l'Etat invités n'ont été des représentantes qu'à 14%. La presse écrite aussi est très déséquilibrée, ainsi des 7 quotidiens étudiés pour le rapport seuls Le Monde et Libération ont consacré leur une à des personnalités féminines plus d'un jour sur 5. La mauvaise moyenne des 7 titres étant de 83% de personnages masculins...  

Un système vertueux

 «Pendant la crise on nous disait, la priorité n'est pas l'égalité, c'est la fiabilité de l'information», commente encore Céline Calvez au téléphone, dépitée. Son rapport propose 26 pistes d'amélioration, la plus innovante étant la mise en place d'un système vertueux qui pourrait lier aides à la presse et progrès vers l'égalité. Ce qui passe par des décomptes. «Si on veut que les femmes comptent, il faut pouvoir les compter. En politique, en économie, tout le monde déteste les quotas, et les Français ont peur que lorsqu'on compte les gens, on compte autre chose; mais ce peut être salvateur de compter, cela permet d'objectiver des situations et de mettre fin aux fantasmes». 

Pour Céline Calvez (qui a rencontré virtuellement les équipes du «Temps» pour découvrir notre baromètre de la parité) il faut donc compter plus, mieux, et plus souvent. Mesurer finement leur présence dans les contenus, leur fonction dans un organigramme. Dans un deuxième temps on pourrait alors inciter les entreprises de médias à améliorer ces décomptes, en liant leurs progrès à des aides publiques, vitales en France, mais aujourd'hui «peu satisfaisantes, il n'y a pas assez de mise en cause». Pas sûr que l'inverse soit vrai, et que pourraient être installées des pénalités pour les entreprises de médias qui traînent les pieds devant l'égalité, quand la situation de la presse est si précaire. Mais «il faut investir dans les bonnes pratiques.» La plus faible incitation serait la mise en place d'un système de comptage interne, accompagné d'une charte (obligation de moyen, pas de résultat); la plus forte serait le conditionnement de la totalité d'une aide publique à l'atteinte de quotas de femmes dans les postes à responsabilité, ou au recours à des expertes invitées, dès la première année. A terme, un système de bonus/malus pourrait être instauré. 

Consulter le baromètre de la parité du «Temps»

Compter les femmes pourrait-il être précurseur d'autres décomptes réclamés par certains groupes aujourd'hui, pour améliorer la représentation de certaines minorités par exemple? «Vous savez que les statistiques ethniques ne sont pas autorisées en France, et ce serait difficile, avec tout un nuancier, alors que différencier selon le genre est plus simple, confie Céline Calvez. Mais peut-être ne faut-il pas refuser la question, même si je mesure la difficulté.»

Même instaurés, les quotas ne résolvent pas tout, de loin. Ainsi aujourd'hui encore, certains partis politiques préfèrent payer des pénalités plutôt que d'atteindre la parité dans leurs candidatures aux législatives, alors qu'elle est obligatoire. 

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