«Au Kazakhstan, nous avons plusieurs passe-temps: la danse disco, le tir à l'arc, le viol et le tennis de table.» Ou encore: «Depuis les réformes de 2003, le Kazakhstan est un pays aussi civilisé que les autres. Les femmes ont désormais le droit de voyager en bus. Et les homosexuels ne doivent plus porter des chapeaux bleus.»

Allez vous étonner, après cela, que le gouvernement du Kazakhstan soit fâché de la sortie mondiale de Borat, pseudo-documentaire du comédien britannique Sacha Baron Cohen, à qui l'on doit les élégantes remarques citées ci-dessus. Projeté dès le 3 novembre au Etats-Unis, et le 15 novembre en Suisse, le film est le reportage aux Etats-Unis d'un journaliste de la télévision kazakhe, Borat Sagdiyev. Borat est censé s'intéresser à la culture américaine, mais il se lance en fait aux trousses de Pamela Anderson. Cette satire, qui foule d'un même pied les frontières de l'humour, de la correction et de la tempérance, fait parler d'elle depuis des semaines aux Etats-Unis. Elle déclenche aussi bien des incidents diplomatiques que des réactions outragées de témoins piégés par le faux documentaire. Car les gens filmés dans Borat pensaient avoir affaire à un vrai reportage mené par un échalas étranger un peu simplet.

Misogyne, antisémite, raciste, homophobe, mais ingénu, le journaliste Borat débarque à New York, une poule vivante dans sa valise, son équipe TV derrière lui. Chaleureux, il tente d'embrasser les passagers du métro, et manque bien sûr de se faire casser le portrait. Cherchant une voiture, il demande à un vendeur si le 4x4 Hummer qu'il convoite est approprié pour «écraser les gitans» (le marchand veule n'y voit pas d'inconvénient). De même, Borat interroge un armurier pour savoir de quelle arme il aurait besoin pour «se défendre des juifs» («Prenez un 9 mm ou un 45», conseille l'armurier). Dans un rodéo en Virginie, le reporter demande à un responsable de l'événement si les Etats-Unis pendent aussi les homosexuels, comme au Kazakhstan («Ouais, c'est ce que nous voudrions faire», assure le manager).

La scène du rodéo a d'ailleurs failli mal tourner. Debout au milieu de la piste, invitant la foule à reprendre en chœur des insanités sur le président Bush, Sacha Baron Cohen a échappé de peu au lynchage.

Mais c'est la description de la culture kazakhe - filmée dans la réalité en Roumanie - qui provoque le plus d'indignations, au Kazakhstan s'entend. Les habitants du pays sont présentés comme des amateurs de boissons fermentées à base d'urine, de concours de prostituées, de lâchers de juifs dans des arènes et d'autres abominations rétrogrades. Devant l'ampleur du phénomène Borat outre-Atlantique, le gouvernement de l'ex-république soviétique a allumé des contre-feux médiatiques. Il a inséré le 27 septembre dernier un publi-reportage de quatre pages dans le New York Times vantant les mérites du pays des steppes. Les officiels kazakhs ont maintes fois menacé Sacha Baron Cohen de représailles.

A chaque fois, le comédien britannique a répliqué. Il a organisé une conférence de presse devant la Maison-Blanche le jour même d'une visite du président kazakh Noursoultan Nazarbaiev à George Bush. Le ressentiment de la république asiatique fait à l'évidence son jeu. Surtout lorsque le ministre kazakh des Affaires étrangères insinue que Borat-Cohen agirait «au nom d'un autre ordre politique». Juif lui-même, Sacha Baron Cohen justifie l'antisémitisme de ses personnages comme la «démonstration outrancière que le racisme se nourrit du conformisme le plus stupide».

Né en 1971 dans le quartier chic de Hampstead à Londres, titulaire d'une licence d'histoire de Cambridge, Sacha Baron Cohen a commencé sa carrière de comédien dans des clubs, puis à la télévision britannique. Il crée sans tarder le personnage de Borat, en choisissant au hasard d'un atlas un pays lointain et peu connu. Puis il endosse le training d'Ali G, rappeur bling-bling abruti, misogyne et provocateur, qui obtient rapidement sa propre émission sur la chaîne HBO aux Etats-Unis. Il est permis d'oublier rapidement le film qui s'en est suivi, Ali G Indahouse (2002).

Mêlant vulgarité et humour féroce, provocation grasse et observation fine, Sasha Baron Cohen est désormais sur orbite. Sa prestation hilarante dans Talladega Nights, un film sur les courses de Nascar qui s'est imposé comme l'un des succès de l'été aux Etats-Unis, a été très remarquée. Le comédien a signé lundi un contrat de 42,5 millions de dollars avec Universal Pictures pour adapter au cinéma l'un de ses autres personnages fictifs: Bruno, journaliste gay et fashion victim de la TV autrichienne.

Assimilant en vitesse les recettes de la communication politique occidentale, le gouvernement kazakh a changé ces derniers jours de stratégie. L'ambassadeur du pays en Grande-Bretagne a confié à la BBC que, après tout, il ne s'agissait ici que d'une comédie et que «toute publicité est bonne à prendre pour le tourisme». Le Kazakhstan vient en outre d'inviter Sasha Baron Cohen à une visite officielle, histoire de vérifier sur place si la réalité correspond à la fiction. Et toc!