A Philadelphie, il a fini contre un mur. Imper et chemise blanche, guitare folk et bouche serrée, il campe au centre d’une façade aveugle en compagnie d’autres personnages, célèbres et anonymes. C’est une fresque de quelques étages que le maire Wilson Goode a voulu il y a deux décennies pour lutter contre les bombonnes ravageuses des tagueurs. Le Boss est là, modeste et universel, glorifié comme sans doute ailleurs dans ces Etats-Unis qu’il n’a cessé de raconter durant sa carrière, en prenant toujours le soin d’enfoncer la plume dans les plaies d’une nation qui tue parfois les rêves de ses citoyens.

Bruce Springsteen, 60 ans dans trois mois, passe pour être un des plus grands conteurs musicaux des 30 dernières années. Un conteur sombre, qui a aligné des dizaines de chansons proches de la complainte, où l’espoir n’occupe que des portions modestes. Côtoyer ses textes rapproche en quelque sorte l’auditeur d’un certain néant, celui des petites vies des misérables, des chômeurs et des cols bleus, des couples minés par l’alcoolisme, de serial-killers en cavale et des vagabonds qui sillonnent les States sans buts précis. Sur ce terrain vague, il a bâti une partie de sa fortune. L’autre, elle a pris forme dans les stades du monde entier. Une liste longue et transcontinentale de structures en gradins qui comptera, dès demain soir, avec le nom du Wankdorf de Berne, où la voix rocailleuse résonnera pour l’unique date suisse de sa tournée mondiale. Et comme partout ailleurs, le Boss fera croire aux présents que ce concert-là sera le dernier de sa carrière. Car à chacune de ses apparitions, l’homme se dépense jusqu’à l’invraisemblable, pendant plusieurs heures. Et à la fin, il se pourrait qu’il accomplisse ce geste répété ailleurs, qui dit tout de la bête de scène: il enlèvera peut-être sa chemise et la tordra pour faire couler sur les premiers rangs la sueur abondante accumulée durant sa messe folle.

Cette face musculaire, bombée, outrageusement physique du personnage ravit les foules mais pose problème. Elle est à l’image d’une partie de son répertoire que qualifier de pompière et boursouflée tient de la formule de politesse. Bruce Springsteen ne fait pas l’unanimité précisément pour cela. Il induit la suspicion dès lors qu’il se tourne vers des chansons que le New York Times qualifiait, en 1978 déjà, de «lourdement orchestrées, d’une façon qui a plus à voir avec l’opéra qu’avec le rock’n’roll.» L’artiste est ambivalent, donc. Il peut faire preuve d’une certaine forme de raffinement et il peut la faire oublier avec des kilomètres de partitions carrées et sans intérêt. Et ce penchant, qui l’éloigne d’une adhésion totale, est là depuis les origines.

Depuis que le découvreur de talents John Hammond lui fit signer, en 1972, un contrat sous le label Columbia. Littéralement foudroyé par la rencontre du futur Boss – il fera un infarctus quelques heures après avoir assisté à son concert – Hammond vend trop fort son affaire en annonçant un nouveau Dylan. Seulement, voilà, Springsteen, qui quitte l’usine pour la musique, n’a pas la métrique d’orfèvre de l’auteur de «Like a Rolling Stone», et ses deux premiers albums (Greetings From Asbury Park et The Wild, the Innocent & the E Street Shuffle) l’attestent avec leurs impressionnantes logorrhées, leurs rimes forcées, accompagnées par une musique peu cohérente.

Les deux échecs façonnent ce que sera le parcours erratique de l’artiste. Sa grammaire prend forme sans inventer de nouvelles règles, et en cela, Bruce Spring­steen passera à l’histoire comme seul mastodonte du paysage musical américain qui ait autant vendu sans bousculer les règles en vigueur. Son génie découle du dur labeur; Bruce est un bosseur qui concentre les langages et restitue des copies sous influence. De Born to Run (1975), premier grand succès, il dira candidement: «J’ai voulu faire un disque avec les mots de Dylan, la voix de Roy Orbison et le son de Phil Spector.» D’autres albums (Nebraska en 1982, The Ghost of Tom Joad en 1995) – ses meilleurs sans doute, ceux qui le voient seul aux commandes sans l’encombrante E Street Band – porteront la marque d’une longue tradition folk. L’ombre de Woody Guthrie, maître du genre, plane constamment sur ces chefs-d’œuvre décharnés et profonds.

Qu’il adopte les gros moyens ou qu’il se dirige vers la simplicité d’une guitare et d’un harmonica, le Boss dresse toujours des tableaux saisissants. Ses personnages, leurs lieux, leurs trajectoires esquissées avec un sens remarquable de l’allusion et de la narration, dévoilent un artiste rare, qui sait écouter les pulsations obscures d’une nation. Les films de Michael Cimino, de John Ford ou de Terrence Malick ont nourri son sens si aiguisé du réalisme. Et plus encore, son extraction sociale, qui est à l’origine de ce savoir hors norme.

Du Boss on aura tout dit, mais jamais l’ombre de l’imposture ne l’a frôlé. Ses vingt-cinq ans passés dans un petit pavillon acheté à crédit, en compagnie d’un père chauffeur de bus et d’une mère au foyer; ses misères dans un Etat, le New Jersey, qu’on surnomme l’aisselle de l’Amérique, donnent au chantre du monde des déshérités la crédibilité qu’il faut. Surtout lorsqu’on a atteint la gloire et le succès planétaire.

En concert au stade Wankdorf de Berne, mardi 30 à 19h. (Rens. www.goodnews.ch)

’’ Je ne pouvais pas me lever le matin, je ne pouvais pas aller au lit le soir’’

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Plaisir coupable