Vie numérique

«Bots», voici le temps des robots imposteurs

Souvent, la personne qui regarde les pubs ou qui engage un flirt sur Internet n’en est pas une: c’est un automate virtuel qui se fait passer pour un humain

C’est autour de l’an 2000, apparemment, que les robots perdirent le «ro» et qu’ils devinrent des «bots» sur Internet. A la différence de leurs cousins du monde physique, ces entités qui prolifèrent depuis lors sur le Web n’ont pas de matière: ce sont de purs programmes informatiques.

Comme des robots en chair et en os (si l’on ose dire), ces automates virtuels sont conçus pour remplacer les humains dans telle ou telle tâche: corriger les coquilles et traquer les actes de vandalisme textuel sur Wikipédia, par exemple. Dans ces cas-là, les bots sont généralement bien acceptés. Parfois, leur mission consiste toutefois à se faire passer pour une vraie personne: un internaute qui clique sur une pub, par exemple, ou une personne en quête d’une passade en dehors de son couple. C’est là que les choses se gâtent.

Le bot qui regardait la pub

Fin 2014, l’agence de «sécurité publicitaire numérique» White Ops et l’association des annonceurs états-uniens (Association of National Advertisers, ANA) publiaient le premier grand rapport sur la prolifération des bots dans le secteur publicitaire. Constat troublant: souvent, c’est un bot qui regarde la pub à la place d’un humain. L’automate clique, la fenêtre s’ouvre, l’action est comptabilisée comme une vue réelle par les services mesurant le trafic en ligne. L’annonceur, qui paie pour rencontrer le regard d’un consommateur réel, se retrouve ainsi plus ou moins dupé.

Quel est le pourcentage de ces clics robotiques? Les estimations varient. Selon l’étude de White Ops et de l’ANA, 11% des vues d’annonces et 23% des vues de vidéos publicitaires sont, en moyenne, le fait des bots. Dans les exemples extrêmes récoltés lors d’une enquête publiée fin septembre par le magazine Bloomberg Business Week, cela va jusqu’à 74%, voire 98%… Qui contrôle ces bots? Des sous-traitants bon marché, semble-t-il, installés dans les zones grises de l’économie numérique. La multiplication des intermédiaires (l’annonceur ou l’éditeur de contenu contacte une agence de pub, qui s’adresse à un «courtier en trafic») augmente la probabilité d’atterrir, consciemment ou pas, dans la «botsphère».

Dans quels ordinateurs résident ces bots? Réponse troublante du rapport White Ops/ANA: «Le trafic des bots pourrait venir de l’ordinateur que vous êtes en train d’utiliser à cet instant précis. Plus de 67% du trafic de bots observé dans l’étude vient d’adresses IP résidentielles.» Installés par des programmes malveillants, les bots dotent nos machines d’une vie parallèle, où l’on navigue sur le Web et où l’on fait tourner les compteurs en se gavant de pub, à notre insu…

Le bot qui voulait coucher

Les sites de rencontre fourmillent de bots: dans ce monde-là, c’était un secret de Polichinelle. Mais l’affaire Ashley Madison, en août dernier, a révélé l’existence des robots flirteurs à une échelle insoupçonnée. Les documents internes du site de rencontre, subtilisés par un groupe de hackers appelé Impact Team et publiés dans le «Web profond» (celui qui n’est pas indexé par les moteurs de recherche), montrent non seulement que la plateforme incitant à l’aventure extraconjugale est essentiellement peuplée d’hommes (95% des membres), mais aussi qu’une bonne partie des femmes présentes sont en réalité «une armée de robots», selon l’expression d’Annalee Newitz.

Essayiste, rédactrice en cheffe des blogs io9 et Gizmodo, la Californienne a plongé dans les données livrées par les pirates. Ses découvertes: «Les développeurs d’Ashley Madison ont créé leur première femme artificielle au début de 2002. Son pseudonyme était Sensuous Kitten». Pour mettre sur pied son armada d’automates, le site génère d’abord des faux profils féminins, que les documents internes appellent «Angels». Il faut ensuite donner vie à ces créatures, les transformant en bots qui ont pour tâche de brancher l’utilisateur lambda avec des incitations telles que «viens chatter:)»… Pour entendre ce que le bot a à dire (par exemple «Hmmm, quand j’étais plus jeune je couchais avec les petits copains de mes copines…») et pour lui répondre, le client doit acheter des «jetons». Un document d’Ashley Madison publié par Annalee Newitz livre «une indication claire du fait que les bots généraient près de la moitié du revenu de la compagnie».

Argent facile? Pas tant que ça. «Les hommes ne gobaient pas la supercherie. Du moins, pas tous.» Face aux nombreux messages des membres mécontents, le site en vient, fin 2013, à admettre noir sur blanc l’existence de ses bots dans les conditions d’utilisation que le client doit accepter avant de s’inscrire. Selon ce document, publié en ligne par les archivistes de l’Internet Archive, ces bots (qui «ne s’identifient pas ouvertement comme tels») sont créés pour des études de marché et pour des contrôles de qualité, ainsi que «pour fournir un divertissement». La mention de leur existence est toutefois supprimée en mars 2015… Selon Annalee Newitz, Ashley Madison n’a toujours pas supprimé ces bots, dont la programmation est parfois sujette au bug: «A 69 reprises, j’ai trouvé des bots qui échangeaient des messages entre eux.» Entre-temps, une nouvelle fuite de documents vient de révéler des pratiques semblables sur le site de rencontres Lovoo…

Le bot qui était moi

On trouve d’autres exemples de bots à l’emploi frauduleux ou du moins contestable. Des bots politiques mènent des campagnes sur Twitter. Des game bots perturbent le fonctionnement des «jeux en ligne massivement multi-joueurs» (MMOG) tels que World of Warcraft et alimentent parfois une économie parallèle, où les gains virtuels acquis dans le jeu vidéo s’échangent contre de l’argent réel.

Il existe en revanche un site où le bot s’affiche ouvertement, et où il assume une identité humaine avec le plein assentiment de la personne qui la lui prête. Lancé en août par le développeur portugais Henrique Jorge, encore en phase bêta, Eter9 se veut un réseau social dont les membres se convertissent en des bots appelés «contreparties» (counterparts), «qui seront actifs même quand l’utilisateur est hors ligne, en publiant du contenu et en faisant des commentaires». A la différence de Facebook, où tisser le lien et soigner sa présence requiert précisément d’être présent, les bots sur Eter9 communiquent en notre nom, en notre absence. Comment? En absorbant l’information à partir de notre activité sur le réseau. Pourquoi? Pour vivre éternellement. Ils resteront là, à écrire des commentaires, même quand nous ne serons plus de ce monde… C’est beau. Non?

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