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Selon l’essayiste Nicolas Chemla, certains bobos sont séduits par Jesse Hughes, le leader réac et religieux du groupe Eagles of Death Metal.
© (WILLIAM VOLCOV/BRAZIL PHOTO PRESS)

Mutant

Le boubour, nouvel ennemi 
du bobo

Il est jeune, aisé et ne dédaigne pas la barbe branchée réglementaire. Le boubour 
(ou bourgeois bourrin), un cauchemar sorti directement de la cuisse 
des bourgeois bohêmes

A force d’installer des bars à cornflakes dans des quartiers multiethniques et partager des saucisses véganes grillées avec ses congénères, le bobo ne l’avait pas vu venir. Qui? Le boubour, ou bourgeois bourrin, son alter ego négatif, soit un branché disposant du même capital que lui, mais aussi intolérant à ses aspirations d’égalité, mixité et justice sociale qu’un allergique au gluten.

Un mâle qui a décidé de bomber le torse en exprimant dans les urnes son ras-le-bol de «toujours faire attention à ce qu’on mange, à ce qu’on dit, à ce qu’on boit […] dans une vie toujours sous contrôle», comme l’explique Nicolas Chemla dans Anthropologie du boubour. Bienvenue dans le monde bourgeois bourrin (Ed. Lemieux). Ce chasseur de tendances pour le luxe, anthropologue de formation, avait déjà flairé l’avènement du métrosexuel.

Misogyne et carnivore

Autre temps, autres mœurs, il constate aujourd’hui un véritable putsch opéré par le boubour, ce mâle blanc qui hait les féministes (largement conspuées sur Breitbart, le site de Steve Bannon, conseiller de Trump) autant que le mariage gay, et réaffirme sa masculinité en engloutissant des kilos de viande rouge (vive les carnistes), et en enchaînant les conquêtes sur l’appli Tinder après avoir durci sa couenne au CrossFit, une gym autrement plus virile que le yoga.

Car le boubour plébiscite un «retour à une forme de domination décomplexée, avec un refus de ce qui fait la subtilité du monde d’aujourd’hui». Comme Donald Trump, qui le claironne après chaque attentat, il voit dans le «politiquement correct» le responsable de tous les maux. Heureusement, la récré bobo est finie. Avec la victoire de son champion, le «trumpster» (contraction de Trump et hipster: le boubour américain issu des classes blanches et bourgeoises) peut piétiner la «pensée unique» au profit «d’une idéologie de la jouissance et du succès individuels, sans complexe et sans complexité, une célébration de la puissance sans pare-chocs, et une esthétique et une éthique qui tendent vers le sauvage, le gras, le lourd, le brut».

Nostalgie chez les jeunes

Réac le boubour? Il préfère dire «c’était mieux avant», en lorgnant les privilèges dont a pu jouir son papa (il raffole d’ailleurs de tous les trucs «à la papa») dans les années 1970, cet éden de liberté sexuelle et exempt de tout droit des minorités. «Ce qui est intéressant, c’est de voir cette nostalgie et ces valeurs prendre le dessus chez des populations jeunes. Le meilleur exemple est cette marque de skates «Tealer» qui utilise le jeune Jacques Chirac comme icône dans ses publicités et sur ses t-shirts. Le boubour est cette nouvelle génération qui se met à fantasmer cette époque très particulière» note l’auteur.

En France, la victoire de François Fillon aux primaires de la droite (face au chouchou des bobos Alain Juppé) signe aussi une large «boubourisation» du pays. Car si François Fillon est moins bling-bling que Donald Trump, il incarne des valeurs catho-rétros qui séduisent l’aspirant boubour, notamment la branche féminine à la Eugénie Bastié, même pas 30 ans, qui prend la parole comme un homme mais plaide pour que chaque sexe retourne sagement dans sa case (en gros, les femmes à la popote plutôt que dans la rue à défendre l’IVG).

L’ennemi de l’intérieur

«La boubour a une forme de discours complètement rétrograde qui se voudrait moderne et radicale», confirme Nicolas Chemla. Le pire, c’est que l’ennemi vient de l’intérieur. Car selon le tendanceur, «le boubour n’est pas tant anti-bobo que post-bobo»… C’est un défroqué qui, après avoir tourné mille fois sa langue dans sa bouche pour ne blesser personne, s’extasie de redécouvrir «les plaisirs plus «bourrins». Après tout, le soir des attentats du 13 novembre, le public des Eagles of Death Metal, un groupe à l’esthétique «metal biker» dont le leader est un conservateur réac et religieux, était constitué pour partie de bobos», grince l’auteur.

Aux Etats-Unis, ce virage s’illustre parfaitement avec le cas de Gavin McInnes, cofondateur du site Vice (une bible bobo), et longtemps considéré comme «le parrain des hipsters», avant qu’il ne rejoigne le côté obscur de la force: la meute des proud boys (garçons fiers) qui crachent partout leur haine du multiculturalisme et de l’égalité des sexes.

La conversion à l’idiotie

La culture aussi est contaminée. Au cinéma, Leonardo DiCaprio titille les instincts mi-libéraux, mi-virilistes du boubour entre Le Loup de Wall Street et The Revenant. Côté français, Jean Dujardin incarne plutôt un «boubour à la bonne franquette, qui fait un cinéma tourné vers le passé». En Suisse, l’humoriste Laurent Nicolet peut même se targuer d’avoir été un visionnaire avec sa parodie «Gen’vois staïle», produite en 2012 et vue plus d’un million de fois sur YouTube. Car le boubour helvète existe. Nicolas Chemla l’a croisé durant ses missions auprès de multinationales américaines qui «partagent une culture policée mais aussi de la simplification et de la compétition individuelle sans pitié. L’un des trucs que j’ai le plus entendu c’est «non mais moi je suis basique, c’est trop subtil». C’est triste à entendre dans la bouche de jeunes gens qui ont fait des études supérieures et se vantent d’adopter une forme d’idiotie.»

Le méchant coupable à toute cette boubourisation ambiante? Le Web. «Dans cette culture digitale, ça rapporte plus d’être un connard parce qu’on se fait plus facilement remarquer», peut-on lire dans l’ouvrage. Les algorithmes excitent aussi un entre-soi délétère, prévient l’auteur, en ne proposant que des films, musiques et articles conformes à ce que chacun aime déjà, annihilant toute forme d’altérité. Ce qui finalement vaut aussi pour le bobo, qui pensait régner dans un monde partageant ses idées, au vu de son fil d’actu Facebook…


Le boubour «made in Helvétie»

André Mach, professeur associé à l’Institut d’études politiques, historiques et internationales (IEPHI) à l’Université de Lausanne, spécialiste des élites suisses.

Le Temps: Existe-t-il un boubour suisse?

André Mach: On trouve effectivement des cadres supérieurs du privé qui votent UDC, restent hermétiques aux préoccupations sociétales et environnementales, et préfèrent ne pas trop payer d’impôts… Oskar Freysinger exprime aussi une forme de discours boubour, et l’on en trouve plus marginalement chez les libéraux radicaux. Mais la Suisse me semble plus protégée du boubour que la France, où la pensée progressiste était plus forte, ce qui a permis au boubour de se construire en réaction. D’ailleurs l’UDC n’est pas un parti boubour. Il est constitué d’un électorat très diversifié de personnes âgées ou issues de milieux agricoles, avec des bas revenus.

– Les bobos restent majoritaires en Suisse?

– C’est difficile à chiffre, mais il me semble qu’ils sont plus nombreux. Et si, électoralement, l’UDC est devenu le plus grand parti de Suisse, on y trouve aussi le plus bas niveau d’instruction. Le discours boubour machiste qui stigmatise les minorités a une résonance auprès des classes moyennes précarisées. Les classes moyennes supérieures préfèrent la droite progressiste, le centre gauche ou les Vert’libéraux, parti récent qui exprime un discours bobo écolo tout en étant libéral sur le plan économique.

– De tout temps, n’y a-t-il pas toujours eu deux courants bourgeois opposés, les progressistes et les conservateurs?

– En suisse, les clivages se sont accentués après les débats sur l’Europe dans les années 90, où l’on a vu un courant conservateur se développer en réaction à une bourgeoisie ouverte et internationalisée. On retrouve aujourd’hui ces clivages entre classe moyenne supérieure et une frange plus minoritaire de boubours qui se reconnaissent dans les idées d’Éric Zemmour.

– Le boubour, c’est aussi un nanti fier de son capital. Comment évoluent les élites économiques en Suisse?

– Après une tradition de discrétion issue du protestantisme, on constate un changement lié à la pipolisation, avec le classement des grandes fortunes par les médias. Les riches sortent de l’ombre. À Zurich, des dirigeants liés au secteur financier ont même créé un club de nouveaux riches résolument bling-bling. Et ça, c’est nouveau. Les cadres travaillant dans les grandes banques internationalisées sont aussi plus décomplexés. Ils affichent ostensiblement leurs dépenses. Mais je ne vois pas de boubours parmi les élites des grandes entreprises. Ils sont très observés et exposés médiatiquement, et donc très attentifs à leur discours. Mais peut-être n’en pensent-ils pas moins?

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