Elisabeth Sulser a le goût de la musique. Au propre comme au figuré. Car outre son activité de flûtiste professionnelle, cette jeune femme associe à son insu des saveurs aux intervalles musicaux qu'elle entend. Ainsi une tierce majeure – soit un écart de trois tons entre deux notes – déclenche une sensation «sucrée» dans sa bouche. Une quinte résonne à ses oreilles, et c'est comme si de l'eau pure activait ses papilles gustatives. Quant à la sixte, elle glisse un goût de crème sur sa langue.

Grisonne de 27 ans, Elisabeth Sulser n'a rien d'une affabulatrice. Cette aptitude hors du commun est la conséquence d'une singularité sensorielle, aussi inoffensive qu'involontaire, appelée synesthésie. Les neuropsychologues la définissent comme une stimulation d'un sens perçu simultanément par un autre sens, sans que celui-ci ait été sollicité spécifiquement. Le type le plus fréquent est l'association d'une couleur à un stimulus auditif ou visuel. La synesthésie est encore mal connue, mais une personne sur 2000 environ pourrait être concernée, selon les spécialistes.

L'alliance de l'audition et du goût s'avère, elle, plutôt rare. Or «Elisabeth Sulser ne «détecte» pas seulement le goût d'un son, mais carrément celui d'un intervalle de deux notes jouées presque simultanément», explique Lutz Jäncke, professeur de neuropsychologie à l'Université de Zurich. Avec ses collaborateurs Gian Beeli et Michaela Esslen, il décrit ce cas inédit dans la revue Nature du 3 mars.

Elisabeth Sulser se souvient avoir vécu sa première expérience de synesthète sur les bancs d'école. Elle «voyait» des couleurs en entendant des mélodies. Puis, en étudiant la musique, elle remarquait aussi que ses papilles gustatives la titillent de manière caractéristique. «J'ai toujours été synesthète, mais j'en ai vraiment pris conscience à 16 ans, en en parlant autour de moi», détaille-t-elle.

A l'origine, les chercheurs zurichois sont entrés en contact avec la jeune femme parce qu'ils cherchaient des sujets ayant, comme elle, la «synesthésie des couleurs». Devant le cas différent et nouveau que constituait cette musicienne, ils ont mis au point un test pour vérifier ses capacités audio-gustatives.

Elisabeth Sulser devait reconnaître quatre intervalles musicaux, qu'elle associe habituellement à des goûts précis. Cela dans trois situations possibles: dans les deux premières, les chercheurs déposaient sur sa langue, à l'aide d'une pipette, des dilutions des substances qui tantôt étaient conformes aux intervalles qu'elle entendait, tantôt n'y correspondaient pas. Dans une troisième situation, aucune «essence» n'était administrée. A chaque fois, dès que la musicienne reconnaissait l'un des quatre intervalles, elle devait appuyer sur la touche correspondante. Ses temps de réaction ont ensuite été comparés à ceux d'autres musiciens professionnels soumis au même exercice.

Dans la dernière situation, Elisabeth Sulser n'a pas fait mieux que ses homologues. Par contre, «lorsqu'elle recevait les substances correspondantes aux goûts que son cerveau induisait par synesthésie, elle était plus rapide que les autres sujets», indique Lutz Jäncke. A l'inverse, si les chercheurs lui donnaient par exemple une goutte salée alors qu'elle entendait un «intervalle sucré», son temps de réaction augmentait.

Pour le professeur, aucun doute: cette rapidité est due à une forme inédite de synesthésie. Mais quelle en est l'origine physiologique? «Il doit probablement exister de forts couplages entre plusieurs aires du cerveau, qui fonctionnent alors comme des autoroutes à informations», suppose-t-il, tout en précisant que l'état des connaissances concernant ce phénomène est succinct.

Une étude parue en 2001 dans les Proceedings of the Royal Society relate une forme de synesthésie associant des couleurs à la lecture de nombres. Ses auteurs, des neuropsychologues de l'Université de Californie, concluent aussi que l'explication réside dans «de possibles interconnections entre deux aires spécifiques du cerveau. Comme le phénomène semble héréditaire, il est tentant de supposer qu'une mutation génétique cause la prolifération de liaisons nerveuses entre des aires cervicales adjacentes». Selon Richard Cytowic, neurologue américain qui a publié un ouvrage sur la question, la synesthésie ressemble à la première façon qu'a le nourrisson de percevoir son environnement, avant que le cortex cérébral n'évolue et ne compartimente la perception des sens. «Chez les bébés, le cerveau présente davantage de connections neuronales qu'à l'âge adulte. Les synesthètes pourraient être des gens chez qui ce réseau dense ne s'est pas réduit», commente Simon Baron-Cohen, psychologue à l'Université de Cambridge, dans un article du Time Magazine.

Pour expliquer le manque de connaissances actuel, Lutz Jäncke avance que «la synesthésie est un phénomène difficile à étudier, même avec les meilleures méthodes d'imagerie médicale». Une autre difficulté consiste à séparer les associations sensorielles apprises, consciemment ou non, des combinaisons de sensations réellement involontaires. «Dans notre expérience, la simultanéité entre l'administration des gouttes et l'audition des intervalles évite ce problème», avise Lutz Jäncke.

Selon le chercheur, l'intérêt de ce cas inédit ne réside pas uniquement dans la curiosité qu'il suscite: «Etudier ce genre de phénomène nous aide aussi à comprendre le fonctionnement normal du cerveau, lors de l'apprentissage par associations sensorielles notamment.» Pour Elisabeth Sulser, l'intérêt est ailleurs: «Ce «don» m'a aidé durant mes études. Mais maintenant, c'est plus anecdotique. Cela ne m'est pas d'une grande aide lorsque je joue ou écoute de la musique, car souvent, cela va trop vite. Par contre, c'est plutôt drôle: certains concerts sont pour moi très colorés. Et lorsque je sais qu'une partition contient beaucoup de sixtes, je me réjouis, car j'adore la crème…»