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Une scène tirée de La grande bouffe, de Marco Ferreri. (Films 66 / Mara Films)

Société

La bouffe va-t-elle nous bouffer?

De plus en plus narcissique, capricieux, glouton, obsessionnel… Notre rapport à la nourriture vire au remake mortifère du film «La Grande Bouffe». Vive le jeûne? Sauf si c’est pour suivre une énième tendance alimentaire…

Et si notre rapport à la nourriture était devenu névrotique? Ce que nous ingérons est d’ailleurs l’un des thèmes majeurs de cette rentrée éditoriale des essais et guides pratiques. Au hasard des ouvrages publiés en septembre? Faiminisme. Quand le sexisme passe à table (Ed. Nouriturfu), de Nora Bouazzouni, qui propose un plaidoyer féministe en faveur de l’alimentation vegane. Je mange hypotoxique. L’alimentation qu’il vous faut! Sans lait, sans gluten, cuisson douce, de Damien Leretaille (Ed. Eyrolles), qui prétend «résoudre ses problèmes de santé en adoptant une alimentation mieux adaptée à l’organisme», et surfe surtout sur la mode des régimes «sans» (gras, sucre, café, protéines animales… et peut-être goût).

Ou encore: Cochonneries. Comment la charcuterie est devenue un poison, de Guillaume Coudray (Ed. La Découverte) qui devrait faire passer l’envie de manger du saucisson à l’apéritif. Mais aussi: Que manger? Normes et pratiques alimentaires, du sociologue François Dubet (La Découverte). Sans oublier cet ouvrage dont le titre résume bien l’ambiance: Quand la bouffe nous bouffe! Pourquoi et comment (re)devenir des consommateurs responsables, de Jacques-Pascal Cusin, spécialiste de la nutrition (Albin Michel).

Sollicitations gigantesques

Qui peut encore prétendre se ruer sur son assiette sans suspicion ou culpabilité, au gré des vidéos d’abattoir, scandales alimentaires et commandements sanitaires («mangez cinq fruits et légumes par jour», «un verre ça va…»)? Que reste-t-il de l’insouciance gustative, ce temps béni où l’on se resservait deux fois des paupiettes de veau sans que les expressions élevage intensif, traçabilité douteuse, ou carnisme oppresseur s’invitent à l’esprit comme un gros surmoi autoritaire?

«Il faut en passer par la fin de l’insouciance afin de développer un épicurisme plus responsable, plaide Jacques-Pascal Cusin. Car trop de gens encore cautionnent un système alimentaire en décalage complet avec l’écologie, la santé, et la faim dans le monde. On veut tout, tout de suite, au prix le plus bas, alors qu’il faudrait revenir à une alimentation de saison, avec des circuits courts et moins de viande. Oui la bouffe nous bouffe, mais surtout par ses sollicitations gigantesques…»

Hélas, même ceux qui font des efforts perdent parfois tout discernement. En mai dernier, un bébé belge de 7 mois et pesant seulement 4,3 kilos mourrait ainsi de malnutrition et de déshydratation. Ses parents, végétariens et propriétaires d’un magasin bio, avaient décidé que l’enfant était «intolérant» au lactose et gluten, et le nourrissaient exclusivement de laits végétaux (maïs, avoine, riz et quinoa). Jusqu’au drame.

Bébé sans gluten

Les cas d’enfants en état de carences dramatiques au nom de la nouvelle obsession de se soigner par l’assiette se multiplient dans les pays qui affichent pourtant un excédent alimentaire… Dans un article intitulé Bébé sans gluten: quand les parents ignorent la science, l’hebdomadaire canadien Mclean’s dénonçait, en janvier 2017, une nouvelle vague de parents millennials imposant une alimentation alternative dangereuse à leurs rejetons, mouvement accéléré par la circulation de fake news nutritionnelles sur les réseaux sociaux et les blogs, et même par la foodtech en plein boum.

Même la Silicon Valley se préoccupe désormais de contrôler nos tubes digestifs. Notamment en développant toujours plus d’applis alimentaires, telle la plateforme Kurbo, présentée comme un «coaching santé pour enfant, ados et familles», et qui affiche des feux signalétiques selon ce qui est avalé (rouge: très mauvais!). Au point que certains parents ne s’en remettent plus qu’à leur smartphone pour nourrir leurs héritiers…

«Nous sommes entrés dans la postmodernité alimentaire», constate le philosophe Olivier Assouly (Dernier livre paru: Les nourritures politiques de Jean-Jacques Rousseau. Cuisine, goût et appétit, Ed. Garnier). «Nous ne mangeons plus par nécessité, c’est devenu une alimentation de loisir. Et malgré l’illusion de diversité, tout devient très normatif, même dans les régimes. Hippocrate disait que le régime doit être dicté de l’intérieur, à l’opposé de tous ces comportements d’imitation. Mais ce n’est pas un hasard si l’alimentation est au centre de la société d’hyperconsommation: le goût est le sens le plus pauvre et le plus destructeur, car il annihile l’objet qu’il consomme. Nos existences ne tournent plus qu’autour de nos petits ventres…»


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Cuisine instagrammable

En témoigne d’ailleurs la débauche de food porn, avec 240 millions de clichés estampillés food sur Instagram, selon le Financial Times. Récemment, Le Monde se demandait même si le phénomène n’avait pas modifié nos habitudes alimentaires, alors qu’une pizzeria française propose à présent une pizza Regina instagrammable: c’est-à-dire photogénique (et tant pis si la pâte est dure comme de la semelle?).

Le food porn, ou l’obsession d’en mettre plein la vue plutôt que de nourrir un dialogue intérieur avec ses papilles, a même ses niches et ses tendances, aussi capricieuses que la mode: #junkfood pour les plats caloriques, #dudefood pour les plaisirs entre amis, #comfortfood pour la nourriture réconfortante et donc sucrée, #naivefood pour les nouveaux aliments régressifs à base de colorants arc-en-ciel, et #healthyfood pour ce nouveau conformisme alimentaire imposant à tous les apéros tartines d’avocat et graines de chia (puisque le saucisson est le nouveau mal aimé).

Avocat et café

Dans cette course à l’instagrammable qui refaçonne les appétits, un restaurant de Brooklyn ose même mixer la mode de l’avocat à celle du café latte, en proposant des cappuccini dans des avocats dénoyautés. «Aujourd’hui, on associe la valeur d’un produit à sa valeur sociale, dénonce Olivier Assouly. En ce moment, on érige par exemple la viande rassie en summum du goût. Il y a aussi cette mode des hipsters reconvertis dans l’alimentation à grand renfort de mythologie plutôt que savoir-faire. J’ai ainsi entendu en conférence un néoboulanger qui prétendait communier avec son levain, mais ne parlait jamais de son métier. A raison puisque le savoir-faire du boulanger se perd à cause des farines stables imposées par les meuniers. Mais grâce à son discours, les gens le pensaient authentique. C’est le problème aujourd’hui: nous sommes devenus des bouches béantes qui avalent béatement tout ce qui leur est donné…»

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