edition

Ces bouquins vite bouclés

Une dizaine de livres sortent déjà sur la présidentielle française. Comment fabrique-t-on un «quick book»?

C’est un peu comme de manger un croissant tout juste sorti du four du boulanger. Encore chaud. Entre aujourd’hui et la fin de la semaine, une dizaine de livres liés à la campagne présidentielle française seront dans les bacs des libraires. La plupart ont été achevés dimanche soir, à l’annonce des résultats du second tour, et imprimés dans la nuit. Ils auraient pu être mis en vente hier, n’était-ce le jour férié du 8 Mai dans l’Hexagone.

«Nous avons bouclé à 20h15, signé le bon à tirer à 21h. A 23h30, les bouquins sortaient de presse, à 2h30 ils étaient livrés à Paris et à 5h, une équipe de cyclistes les dispatchait dans les rédactions. Avant 8h, Hachette avait tous ses exemplaires», relate Jean-Daniel Belfond, non sans fierté. Cette année, les Editions de L’Archipel qu’il dirige sortent deux ouvrages dédiés à la présidentielle: Nicolas Sarkozy, les coulisses d’une défaite , écrit par le journaliste du Monde Arnaud Leparmentier et tiré à 16 000 exemplaires, De la Corrèze à l’Elysée , par les rédactrices de l’Agence France Presse Christine Pouget et Corinne Delpuech, à 26 000 copies. Chacun des deux finalistes a droit à son volume; le nombre d’épreuves a seulement été ajusté au gré des sondages. «Nous avons décidé du tirage et imprimé les couvertures jeudi dernier, admet l’éditeur. Nous avons pris l’option Hollande. Certes, j’ai eu quelques craintes mais globalement il y avait peu de risques que la donne s’inverse. C’est clair que si Nicolas Sarkozy l’avait emporté, nous perdions tout car la publication était alors repoussée au mois de juin. Or, l’intérêt de ces livres repose sur l’immédiateté; ils n’ont pas vocation à livrer des analyses mais seulement les ressorts de la campagne.»

Entre mercredi et vendredi donc, ils seront beaucoup à promettre les détails les plus croustillants de ces derniers mois, au ­risque que la multiplication n’entame l’enthousiasme des lecteurs – très nombreux en 2007. «Nous expliquons pourquoi le dernier livre de Nicolas Sarkozy n’est jamais sorti», promet Nathalie Schuck, coauteure de Coups pour coups (Editions du Moment) et rédactrice au Parisien . «On s’est toujours demandé qui avait appris la nouvelle de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn à Nicolas Sarkozy, au milieu de la nuit. C’est son fils!», annonce Arnaud Leparmentier. «La droite avait l’intention de révéler l’affaire du Carlton au moment où le parti socialiste n’aurait plus eu le temps de désigner un autre candidat que DSK, mais il y a eu, entre-temps, l’histoire du Sofitel», affirme Laurent Neumann, directeur de l’hebdomadaire Marianne et auteur des Dessous de la campagne présidentielle (Fayard).

En 2007, le scoop le plus retentissant avait été celui de la séparation de Ségolène Royal et François Hollande, contenu dans Les Coulisses d’une défaite (Christine Courcol et Thierry Masure), à L’Archipel. «L’accélération de l’information fait qu’il est difficile de conserver une nouvelle. Nous avions réussi à garder le secret une semaine seulement. D’où la nécessité de sortir ce genre de livre au plus vite», estime Jean-Daniel Belfond. «Cet ouvrage a eu un succès immense et c’est sans doute ce qui a poussé nombre d’éditeurs à se lancer dans la bataille cette année», reconnaît un ­récent concurrent. L’Archipel donc, les Editions du Moment, Grasset, Flammarion, Fayard ou encore Le Seuil sont sur les rangs de ces titres à l’impression fulgurante. Certains réfutent l’appellation de «quick books».

«Pour moi, un quick book est un livre écrit rapidement, argue Yves Derai, directeur des Editions du Moment. Les dix dernières pages de Coups pour coups ont certes été écrites dans la nuit de dimanche à lundi mais le reste du travail s’est étalé sur plusieurs mois. C’est un journal de campagne, qui commence avec les primaires socialistes et s’achève avec le second tour.» L’ouvrage a été envoyé à l’imprimerie lundi matin, afin de pouvoir y inclure des résultats sûrs et les discours des deux candidats. La une en revanche est prête depuis plus longtemps. «Comme le livre traite des deux camps, le titre et la quatrième de couverture tenaient quelle que soit l’issue. Certains n’ont pas eu cette chance; l’un des bouquins consacrés au vaincu s’appelle Le Naufragé , c’est tout de même exagéré au vu du faible écart ce dimanche entre Nicolas Sarkozy et François Hollande», estime Yves Derai.

Eric Dupin, journaliste et auteur de La Victoire empoisonnée (Seuil) , défend également son labeur au long cours: «Je ne me suis pas contenté de me balader dans les coulisses de la campagne. Mon propos n’est pas de raconter ce qui l’a déjà été dans les journaux. J’ai réalisé des dizaines d’entretiens avec des citoyens, des élus et même François Hollande. Mon livre est plutôt prospectif mais j’ai choisi de le sortir maintenant en raison du turn-over dans les librairies.» «Lorsque l’on est embedded avec un parti, on dispose de tas d’informations que l’on ne peut pas raconter dans le journal, sur nos blogs ou twitter, faute de place ou parce que les gens refusent d’être cités avant la fin du scrutin, objecte Nathalie Schuck. Cette publication n’est pas un coup éditorial, c’est une manière de relater toute cette matière et d’aller au bout d’une histoire que je suis depuis cinq ans.»

Une élection présidentielle est évidemment un événement approprié à ce genre de récit, car anticipable. A moins d’une très grande surprise au premier tour. En 2002, un documentaire traitant de Lionel Jospin avait été supprimé avant même sa diffusion, puisque le candidat socialiste n’avait pas passé le cap du premier vote. Le sport peut fournir d’autres occasions. Les Editions Favre ont sorti un livre juste après la victoire d’Alinghi en 2003. «Comme tout bon nécrologue dans un journal, les auteurs écrivent quasiment tout d’avance et n’ajoutent que la touche d’actualité à la fin. Il n’y a pas eu de quick books sur le 11-Septembre», souligne le sociologue des médias Gianni Haver. «Ce n’est jouable que sur des coups mais c’est quand même légèrement casse-gueule, confesse Pierre-Marcel Favre. Nous n’avons pas fait ça depuis longtemps. Tout au plus précipite-t-on une sortie lorsque nous apprenons que d’autres ouvrages sur le sujet sont en préparation.»

L’accélération gagne cependant tous les secteurs de l’édition – des essais ont été publiés sur le tsunami de 2004 ou le drame de Fukushima quelques mois seulement après les catastrophes. Elle a un coût, que les Editions du Moment chiffrent à 30-40% de plus pour la fabrication seulement. Une aubaine pour les e-books? Les versions numériques des livres de L’Archipel sortiront plusieurs jours après le papier. «La mise au bon format demande du temps», justifie Jean-Daniel Belfond. Pour les autres titres, les sorties sont synchronisées sur le Web et dans les librairies. «Nous avons promis les bonnes feuilles au Figaro », plaide Yves Derai. Vite, ces livres seront bientôt remplacés par d’autres; sur les dessous des législatives?

«Les dix dernières pages ont été écrites dimanche mais le reste du travail s’est étalé sur plusieurs mois»

Publicité