Danse avec moi (5/5)

«La bourrée, c’est la séduction par excellence»

Depuis presque trente ans, des milliers d’amateurs de danses folk se retrouvent au Grand Bal de l’Europe. En plein cœur de l’Auvergne, dans les champs de céréales, toutes les nationalités, tous les âges se réunissent pour célébrer la musique de nuit comme de jour, à l’infini

Cette semaine, «Le Temps» a proposé, à travers cinq danses choisies au hasard des rencontres de l’été, de découvrir les diverses formes de dialogues qui se passent de mots. Rythmés par la musique et son histoire, les corps se rencontrent et, pour certains, c’est la plus belle conversation de leur vie.

Episodes précédents:

C’est une caresse. Une de celles qui vous font revenir en enfance. Douce, elle rappelle ce temps passé qui n’est plus qu’un souvenir léger. Fermer les yeux dans la brise d’un soir d’été. N’avoir en tête que la nécessité de l’instant présent. Cette mélodie pourrait émaner d’une boîte à musique. Elle est soufflée par deux accordéons. Délicate, sensuelle. Joyeuse et triste à la fois, elle place la mélancolie en reine des émotions.

Romain s’est levé sur la pointe des pieds. Dans l’herbe, il reproduit les mouvements esquissés durant toute la nuit. «Il faut être léger, en suspension», confie-t-il en un souffle. Le jour se lève, mais il voudrait que le bal dure encore.

A Gennetines, sous l’immensité du ciel auvergnat, un univers se déploie. Modeste, discret, il savoure la richesse d’un contretemps. Il magnifie le regard furtif. Mêle les époques et les âges. Et fait du sommeil un besoin de seconde catégorie face à l’urgence de la danse. La journée, des ateliers permettent d’apprendre les pas de danses folk que l’on répétera tout au long de la nuit au chant des orchestres. Gavotte, cercle circassien, rond d’Argenton, scottish, polka, valse, bourrée et mazurka, toutes ces danses sont éprouvées par les foulées des 2600 participants présents au Grand Bal de l’Europe.

Célébrer la fin d’un Mur

Créées en 1990 au lendemain de la chute d’un certain Mur, ces rencontres autour de la musique et des danses d’inspiration traditionnelles et populaires réunissent débutants et experts de toutes nationalités au cœur de champs de céréales. Bernard Coclet, leur initiateur, est issu d’une famille de paysans bourbonnais. Vénéré par les participants du Grand Bal, il est le premier de sa lignée, depuis le XVIIe siècle, à faire usage de ses terres différemment qu’avec une charrue et des bœufs. «C’est une autre forme de culture», plaisante-t-il.

Assis à l’ombre d’un arbre en attendant que le crépuscule sonne le début du bal nocturne, cet enseignant à la retraite livre quelques aphorismes auxquels il tient. «La richesse est dans la diversité», répète-t-il comme un mantra. Pour lui, la danse se vit. «Et la vie se danse», ajoute-t-il. Son Grand Bal se veut avant tout humaniste. «Nous construisons ici la société que nous souhaitons avoir. Lorsqu’on tend la main sur un parquet de danse, il y a toujours quelqu’un pour la prendre. Que l’on soit jeune, vieux, riche ou pauvre, derrière la danse on est comme tout le monde.»

La danse des amoureux

Ces mots ne sont inscrits nulle part dans l’enceinte du Grand Bal, mais chaque participant en perçoit l’essence. Une question revient aux lèvres de nombreux participants: «Avez-vous ressenti cette bienveillance dans le monde réel?» Car il semblerait que tous se sont extraits de leur réalité le temps d’un bal pour se vouer corps et âme en musique aux rapprochements des êtres. «C’est une expérience unique empreinte de bienveillance. Il y a une sensualité, une tendresse que je n’ai jamais vues ailleurs qu’ici», confie un danseur au petit matin. Il a ondulé toute la nuit et s’apprête à s’allonger dans sa tente pour retrouver ses esprits. Quelle danse a-t-il préférée? Ses yeux s’illuminent: «La mazurka, évidemment.»

C’est essentiellement cette danse qui les tient éveillés pendant deux semaines, à Gennetines. Décrite comme la danse des amoureux, elle se vit à deux, serrés, confinés dans une bulle de quelques minutes. Sa sensualité vient de sa légèreté, et de ce temps faible que les danseurs suspendent sur la pointe des pieds. Est-ce le mouvement des corps ou la musique susurrée par l’accordéon qui éveille les corps? «Les deux sont indissociables», répond Bernard Coclet. La mazurka serait si magique que seul un remerciement serait légitime à son issue. Parler serait une offense.

Ancrés dans la terre

Pour l’instigateur du Grand Bal, la bourrée, cette danse qui pulse dans ses veines depuis des décennies, est toutefois bien plus subtile que la mazurka: «C’est la séduction par excellence. Tu avances, tu recules, tu croises, tu effleures.» Et lorsque les regards se mêlent aux pas, si simples en apparence, la danse prend une envergure insoupçonnée. En dix minutes, il est déjà possible de participer à une bourrée. «Mais cela ne la rend pas facile pour autant, car après quarante ans d’expérience, j’ai moi-même encore des choses à apprendre.»

Ses mots retentissent alors que la nuit tombe. Ici sonnent une vielle et un accordéon diatonique. Là, c’est une clarinette accompagnée de violon. Des tambours, une flûte traversière, une chanson. Sous chaque tente, les musiciens dialoguent avec les danseurs qui martèlent le parquet. Un rond d’Argenton me fait entrer dans la danse. Une femme m’invite à danser une scottish. Nous tournoyons, les pas blottis les uns contre les autres.

Les premières notes d’une bourrée à deux temps nous séparent. Chacun se met en couple face à face. Je danse avec cet homme bras ballants, corps droit et jambes lestes devant moi. Mais au fil des mesures, la danse devient collective. Ceux qui nous entourent dansent avec nous. Chacun répond en même temps aux mêmes appels de la musique. «Ici, dans le Berry, la bourrée se danse pieds à plat. Nous sommes des paysans. Ancrés dans la terre, plus réservés, nous ne frappons pas le sol», me souffle une jeune fille. Chaque village possède sa propre bourrée et insuffle sa spécialité dans la danse. D’apparence simple, son pas peut se traduire par l’onomatopée «poum tata»: un appui dans le sol qui précède deux pas plus rapides. «Glisse tes pieds», m’indique ma voisine.

La vielle retentit, mais c’est l’accordéon qui absorbe mon attention. On se rapproche, puis on s’éloigne. L’air respire entre nous. Les gestes se délient, les bras s’envolent. Ce ne sont que des pas. Ce ne sont que des notes. Que des gens réunis par les mêmes pulsations aussi. Sur un parquet de bois, chacun sait que le lever du jour annoncera la fin du bal, mais personne ne s’en soucie. Car là, juste là, sur le quatrième battement, le temps s’est suspendu.

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