Ecologie

Du boycott au «buycott», comment les consommateurs peuvent-ils agir? 

Au rang des actions individuelles manifestant un besoin de changement, le boycott figure en bonne place. Est-il efficace? Eléments de réponse avec Jasmine Lorenzini, coresponsable du projet «Political consumerism in Switzerland» à l’Unige

Economie, politique, société, culture, sport, sciences: les enjeux écologiques traversent toutes les strates de notre société. Comment passer de l’analyse à l’action? Quelle est la part de décisions individuelles et celles qui relèvent de choix politiques? Pourquoi la complexité du défi ne doit pas nous décourager?

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Boycotter des aliments importés et/ou produits de manière «irresponsable», voilà l’une des actions politiques mises en avant par les grévistes pour le climat. Mais peut-on réellement mesurer l’efficacité du boycott, et en existe-t-il plusieurs types? Jasmine Lorenzini, qui codirige le projet «Political consumerism in Switzerland» à l’Unige, analyse la relation entre la consommation alimentaire des individus et leur conception de la citoyenneté. Elle répond à nos questions:

Le Temps: Comment définissez-vous le boycott?

Jasmine Lorenzini: C’est le refus d’acheter des produits pour des raisons politiques. On peut distinguer deux temporalités. Un boycott qui a un objectif très ciblé peut durer très peu de temps. Il y a eu la grève du beurre en 1967, lors de laquelle la Fédération romande des consommateurs avait appelé les ménagères à agir suite à la décision du Conseil fédéral d’augmenter le prix du lait de 3 centimes par litre. Ils ont obtenu un retour en arrière. On peut par ailleurs boycotter certains produits sur le long terme, par exemple les fruits qui ne sont pas de saison, mais l’impact sera beaucoup plus difficile à mesurer.

Le moyen le plus efficace d’obtenir un changement est d’utiliser une combinaison de modes d’action différents

Ce dernier boycott, sur un temps long, est-il efficace?

Des études sur l’impact général des mouvements sociaux montrent que certains changements dans les modes de vie des militants, comme le fait d’arrêter de manger de la viande, sont adoptés ensuite plus largement par une génération. En ce sens, il est efficace puisqu’on aboutit à des changements culturels: ces actions ont pour objectif de sensibiliser à une thématique plutôt que d’obtenir un changement concret, et aussi de servir de modèle. Mais on peut difficilement chiffrer cet impact.

Quels objectifs peut-on viser avec le boycott?

Il y a d’une part les objectifs expressifs, où l’idée est de marquer son adhésion à des valeurs et les promouvoir, et les buts instrumentaux directs. Ces derniers visent à obtenir changement sur un point spécifique dans la pratique d’une entreprise ou d’un Etat, comme la grève du beurre. Pour un but instrumental, on peut utiliser le levier économique, le boycott va faire baisser le chiffre d’affaires, mais il peut aussi y avoir une volonté d’entacher une image de marque. Un exemple célèbre: Nike avait proposé de customiser ses baskets et quelqu’un avait marqué «exploiteur» pour dénoncer les conditions de travail des fabricants. Nike avait refusé d’imprimer ce mot et le tout avait donné lieu à une campagne assez virale de boycott. L’impact sur le chiffre d’affaires n’était pas forcément énorme, mais l’image de la marque a été ébranlée.

Acheter un produit d’une marque, d’une provenance plutôt que d’une autre, est-ce aussi du boycott?

C’est du «buycott», une deuxième forme d’action politique: acheter les produits qu’on veut soutenir, qui correspondent à certaines valeurs et défendent un modèle économique plus juste. C’est en lien avec le développement des labels qui sont là pour identifier les valeurs à défendre. Manger local, c’est du buycott, mais si on voulait définir le manger local sur des bases nationales, tout le monde ne pourrait pas. Le changement attendu n’est pas très clair, car il faudrait des modifications dans les comportements individuels mais aussi dans les modes de production pour augmenter la souveraineté alimentaire.

Dans cette logique de non-consommation de produits à long terme, le véganisme s’apparente-t-il au boycott?

Non, on change de catégorie: le boycott est un acte plus ou moins réitérable dans le temps – de manière continue ou occasionnelle. Quand on est dans le buycott, c’est du long terme. Mais quand on parle de véganisme, c’est un mode de vie engagé qui s’inscrit certes dans la durée mais touche à d’autres sphères de la vie: il faut s’organiser pour manger autrement quand on est invité, quand on est aux études, au travail. Ça remet en cause certains rapports sociaux, on peut être l’objet de critiques parce que la consommation de produits animaux est très ancrée. C’est un engagement beaucoup plus fort dans le temps mais aussi dans les transformations que cela demande.

Si vous aviez des revendications à l’encontre d’une entreprise, quel(s) type(s) d’action(s) mettriez-vous en œuvre?

Je pense que le moyen le plus efficace d’obtenir un changement, c’est d’utiliser une combinaison de modes d’action différents. C’est intéressant de voir la grève couplée à des manifestations et des appels au boycott. C’est dans cette idée d’élargir le répertoire d’actions pour multiplier les canaux de sensibilisation à la thématique.

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