«Les premiers Cubains sont arrivés dans l'hôtel il y a trois semaines tout au plus et pour la plupart ce sont des jeunes et jolies femmes.» Yamila*, réceptionniste d'un hôtel club pour touristes étrangers, esquisse un sourire malicieux. Ce matin, Tahimi, une jeune beauté de Santiago, le port altier, tient la main d'un sexagénaire québécois ventripotent. L'homme paie 40 pesos convertibles (55 francs) pour que la belle passe la journée à l'hôtel. Yamila attache un bracelet jaune au poignet de la Cubaine. Les étrangers, eux, ont droit à un bracelet blanc ou vert. La mine triste, Tahimi admoneste son amant. L'homme vient de refuser de lui acheter un paréo à la Tienda, la boutique du complexe touristique.

Dans cette caverne d'Ali Baba, les Cubains découvrent, émerveillés et envieux, des dizaines de maillots de bain, mais aussi du shampoing et du dentifrice. Ces produits demeurent un luxe à Cuba, puisqu'il faut les payer en pesos convertibles, une monnaie réservée aux étrangers et aux membres de la nomenklatura.

Salaire mensuel de 28 francs

Chaque matin, dans l'hôtel de 200 chambres, deux ou trois Lada bondées amènent leur lot de touristes locaux. En mars, Raul Castro a autorisé tous ses compatriotes à se rendre dans les complexes réservés aux étrangers. Depuis de nombreuses années, les travailleurs méritants et leurs familles ont droit à des jours de vacances dans ces établissements. A certaines périodes, hors saison, il n'est pas rare que la moitié de la clientèle soit constituée de ces bons soldats du régime.

Si les nouvelles mesures prises par Raul Castro visent officiellement à supprimer des restrictions administratives désuètes, la très grande majorité des Cubains ne peut se payer ces hôtels. Le salaire d'un médecin, de l'ordre de 20 pesos mensuels (28 francs), est l'un des plus élevés sur l'île. La soixantaine élégante, Maria, dont les cousins de Miami lui envoient de l'argent, est venue avec ses enfants. Elle confie: «Ces nouvelles lois changent peu pour beaucoup de monde, mais pour certains, plus aisés, comme nous, elles nous permettent d'être un peu plus égaux avec vous. Ce que nous attendons, c'est pour bientôt, paraît-il, c'est la levée des interdictions sur le droit de voyager à l'étranger.»

A l'heure des repas, les familles cubaines, ébahies par les formules de nourriture à volonté, engloutissent des montagnes de poulet et de riz. De plus en plus de jineteras (ndlr: prostituées) comme Tahimi profitent de cette certaine libéralisation du système. «Auparavant, il fallait payer les gardiens ou louer une chambre chez l'habitant», conte cette dernière. Les revenus de la prostitution ont longtemps échappé au gouvernement. En autorisant les jineteras à entrer dans les hôtels, Raul Castro perçoit désormais d'importantes sommes qui lui échappaient. Le nouveau président a cependant précisé que toute Cubaine qui aurait plus de deux amants étrangers dans l'année serait considérée comme une prostituée et conduite à la police.

*Le nom de l'hôtel n'a pas été indiqué et les prénoms des personnes mentionnées ont été changés afin d'assurer leur sécurité.