Léopold avait préparé sa valise bien à l'avance. Aujourd'hui, il est fin prêt pour embarquer dans la navette spatiale qui ne manquera pas de se poser à Alto Paraiso, petite bourgade de 4000 âmes, perdue au milieu du Brésil sur un plateau parcouru par des rivières folles et fendu de canyons déclinant les tons ocre. Avec Léopold, une centaine de cadres, universitaires, professions libérales et autres intellectuels versés dans l'ésotérisme se sont réunis ici, pas trop loin de la capitale Brasilia.

Depuis quelques semaines, ils se préparent à entrer en contact avec des êtres venus d'ailleurs. «Sur ce plateau fait de cristal, on observe beaucoup de passages d'engins non identifiés. Nous pensons que les extraterrestres ont choisi cette région pour se poser prochainement», explique Léopold, médecin, la quarantaine joyeuse.

Ce 11 août, «le monde entier sera sous tension et nous sommes persuadés que les volontaires pourront embarquer dans des navettes spatiales». A cette fin, le groupe de Léopold apprend à réduire le rythme de respiration et à mieux contrôler «les ondes» que le corps émet. Car la communication devra se faire par transmission de pensée…

La plupart de ces ufologues sont le reste de l'année de tranquilles citoyens. Pas de potions étranges dans leurs valises, mais plutôt du matériel de survie, comme pour une balade en montagne: lampe de poche, vêtements pour tout climat, le livre fétiche, en cas de non-retour… Reste qu'en cette fin de siècle, la conjonction d'une éclipse et d'un réveillon déjà qualifié de bug est pour eux un signe qu'«un changement radical va se produire».

Conformément à la culture brésilienne, optimiste, point de fin du monde à l'horizon, mais au contraire un nouveau départ. Pour Ergom Abraham, ancien chef d'entreprise qui a créé il y a deux ans sa fondation, Arcadia, à Alto Paraiso, «ce n'est pas un hasard si l'éclipse va avoir lieu au-dessus des pays les plus riches. Le système économique mondial va être bouleversé et toutes les religions vont disparaître au profit d'une seule, universelle.»

«Les Brésiliens sont profondément croyants. Le pays a été formé par les jésuites. Au cours des siècles, les races et les peuples se sont fondus, tout comme leurs différentes religions. Voilà pourquoi ici tout le monde croit souvent à un peu tout à la fois», explique Bernardo Vernik, un des responsables de l'Université de la paix. Cette fondation propose des séminaires très fréquentés sur tous les mouvements religieux et mystiques. Ils sont particulièrement nombreux à Brasilia, la capitale plantée au milieu du désert. «Ici, nous vivons un syncrétisme version New Age. Les 700 sectes locales mélangent non seulement les grandes religions monothéistes mais aussi les cultes africains, le spiritisme, les philosophies orientales et les messianismes en tout genre.» On a parfois du mal à se retrouver dans ces doctrines où tout s'ajoute, se mélange, se superpose. Mais cette confusion permet de se fabriquer une croyance à la carte et minimise l'endoctrinement.

La vallée de l'Aube (Vale do Amanhecer) est le meilleur exemple de ce bric-à-brac spirituel. Tout commence en 1959 lorsque Neiva Chaves Zelaya, 33 ans, veuve, mère de quatre enfants et routière, commence à avoir des visions. Peu à peu, elle entre en communication avec les esprits et réalise des voyages spirituels. C'est lors de son «passage» sur Mars que la tante Neiva aurait vu les plans de Brasilia, découverte qui explique le choix de cette vallée pour y fonder une cité extraordinaire. Une agglomération dont les 20 000 habitants semblent tout droit sortis d'un film médiéval. Dans les rues en terre battue, les femmes circulent en robes de fée. Une coiffe de tulle sur la tête, des longs gants, des jupes longues aux couleurs chatoyantes, vertes, violettes, rouges et brodées d'étoiles, le tout surmonté d'un corsage ajusté. Les hommes portent un petit gilet de style shérif, une chemise noire, un pantalon marron et une longue cape couverte d'insignes kitsch. Ambiance de tournage, sauf que derrière le costume d'apparat, les visages restent profondément marqués par la misère. Les traits sont tirés, les sourires fatigués et les dents jaunies. Mais tout le génie de la tante Neiva est là, remplacer le chic, inaccessible, par du clinquant… sans économie.

Autour d'un lac artificiel, de gigantesques portraits de déesses indiennes drapées dans des voiles sémillants et outrageusement maquillées. Jésus-Christ trône en bonne place. En face, une petite pyramide rend hommage aux Egyptiens, tandis que plus loin un grand bassin forme une étoile de David. C'est là que les membres se tiennent lors des grandes cérémonies, tous les jours. En se regardant dans les yeux, ils chantent des mantras pour «désintégrer les énergies négatives et convaincre les esprits malins de retourner au royaume des cieux».

Comment? Pourquoi? Les explications, extrêmement embrouillées, sont délaissées au profit du rituel. Mais aujourd'hui, tous seront mobilisés pour le «bien de l'humanité, même si on nous prend pour des dingues», reconnaît Itamir, un des chefs spirituels, avant d'ajouter: «Chacun est un jour amené à faire ce qu'il trouvait fou avant.»