Depuis l’arrivée du tandem Joe Biden-Kamala Harris à Washington, le projet d’honorer la célèbre abolitionniste afro-américaine Harriet Tubman en la faisant figurer sur les billets de 20 dollars est relancé. Cette immense résistante est également l’héroïne du biopic Harriet, sorti en 2019, incarnée par l’actrice et chanteuse britannique d’origine nigériane Cynthia Erivo. Elle a raflé deux nominations aux derniers Oscars et une standing ovation.

Le film a pourtant mis vingt-six ans à se monter, porté par la seule foi de son scénariste Gregory Allen Howard. Récemment, il racontait ses premières tentatives de financement, quand, en 1994, on lui rapportait les propos d’un patron de studio: «Ce scénario est fantastique. Prenons Julia Roberts pour jouer Harriet Tubman. L’histoire est vieille, personne ne verra la différence.»

Lire aussi: Appropriation culturelle: cinquante nuances de tout sur les écrans

Représentations grotesques

Difficile de trouver plus violent exemple de la longue tradition d’invisibilisation décomplexée des actrices et acteurs noirs. En 2010, c’est encore l’acteur blanc Gérard Depardieu qui incarnait Alexandre Dumas, malgré les origines antillaises notoires du romancier… Cette pratique a un nom: whitewashing. Soit le «blanchiment» de tous les personnages à l’écran, quelles que soient leurs histoires.

«Changer l’origine ethnique d’un personnage, c’est-à-dire ne même pas imaginer qu’un acteur issu d’une minorité raciale puisse avoir un rôle, et le faire incarner par un personnage blanc qui va éventuellement s’en donner l’apparence, renvoie au phénomène du blackface et des minstrel shows: des spectacles qui, aux Etats-Unis, reproduisaient la vie des esclaves dans les plantations, de façon grotesque, avec des acteurs blancs qui se grimaient en noir pour les caricaturer», rappelle Marie-France Malonga, sociologue des médias et spécialiste de la représentation sociale et médiatique des minorités.

Neutralité implicite

En ce début de 2021, la star internationale Omar Sy triomphe dans Lupin, et cette fois, ce sont les studios qui lui ont donné le pouvoir de lancer une série de son choix. Il s’est vite tourné vers la saga de Maurice Leblanc, dont il aimait le héros. Qu'il n'incarne pas: dans la série, il est le fils d'un admirateur de Lupin, qui cherche justice. Cette adaptation contemporaine, diffusée dans 200 pays, a déjà récolté 80 millions de visionnages en un mois pour Netflix. L’effet Omar Sy a aussi dopé les ventes des romans originaux, l’équivalent d’une année de Maurice Leblanc en quinze jours.

Quand vous avez des personnes qui disent que ça ne peut pas être vous et que c’est à cause de votre couleur de peau, c’est décourageant

Le champ des représentations semble enfin s’ouvrir, mais la violence de certaines réactions interroge… En 2015, quand le projet de recruter la star Idris Elba pour incarner James Bond avait circulé, une tornade de commentaires haineux avait surgi sur les réseaux sociaux, au prétexte que l’acteur est noir et James Bond blanc. «Quand vous avez des personnes qui disent que ça ne peut pas être vous et que c’est à cause de votre couleur de peau, c’est décourageant», lâchait l’intéressé en jetant l’éponge.

Finalement, la Britannique d’origine jamaïcaine Lashana Lynch va hériter du matricule 007. Et certains s’en offusquent toujours. «Elle ne devient pas James Bond, elle prend juste le badge. Comme dans toutes les institutions, il y a parfois des relais. Mais ce rejet est extrêmement caractéristique de la situation», constate la journaliste Rokhaya Diallo, qui vient de signer le documentaire Où sont les Noirs?, une enquête sur «la question de la représentation de chacun dans une société pensée et imaginée universaliste»… Selon elle, cette assignation à justifier toute distribution incluant des artistes racisés renvoie au phénomène du white gaze, un regard «qui fait des rôles blancs la neutralité implicite, et où les personnages noirs, s’ils sont présents, sont mis au second plan».

Lire aussi: Rokhaya Diallo: «On attend des minorités de la reconnaissance, pas de la subversion»

Stéréotypes de rôles

Ainsi de l’éternel rôle du «meilleur ami racisé», servant souvent d’alibi multiculturel, autant que de faire-valoir. «La posture du personnage «au service de» est une des grandes représentations dans l’histoire des représentations des minorités non blanches, souligne Marie-France Malonga. Et c’est problématique de ne jamais incarner une posture de pouvoir. Mais le problème démarre souvent dès le casting. S’il est écrit: «Recherche femme de 30 ans», et qu’une actrice des minorités se présente, on lui répondra qu’il n’est pas précisé qu’on veut une personne noire, ou d’origine asiatique, par exemple. La plupart des rôles restent assez stigmatisés.»

De plus en plus décriés, les studios, surtout anglophones, ont recours aux castings colorblind – une distribution où les acteurs ont une origine ethnique qui ne correspond pas aux stéréotypes du rôle – notamment dans les fictions «d’époque». C’est le cas du récent film Marie Stuart, reine d’Ecosse, de Josie Rourke, ou de La Chronique des Bridgerton, de la showrunneuse Shonda Rhimes, qui cartonne là encore sur Netflix. «Comme nous avons longtemps été habitués à une invisibilité des personnages issus des minorités, il est intéressant de passer à un autre transfert, en dépassant l’origine de l’artiste, pour lui faire interpréter un rôle qui, dans l’œuvre originale, n’était pas fait pour une minorité raciale. Ça modifie les imaginaires collectifs et permet aussi de démonter un vieux mythe qui avait cour dans les maisons de production selon lequel un téléspectateur ne peut s’identifier qu’à ceux qui lui ressemblent», poursuit la sociologue.

Producteurs blancs

Mais une véritable diversité ne pourra être atteinte qu’en ouvrant aussi l’accès aux financements, souligne Rokhaya Diallo: «Ce qui importe aujourd’hui, c’est de savoir qui écrit les histoires. Car il existe d’autres narrations possibles, sans colorer des personnages. La Chronique des Bridgerton est sympathique, c’est un conte, mais on peut aussi s’intéresser à des personnages qui ont vraiment existé, comme Belle, d’Amma Asante, l’histoire d’une femme noire métisse de père aristocrate. On pourrait aussi raconter celle du chevalier de Saint-George, le compositeur de musique le plus célèbre de son époque, proche de Marie-Antoinette. Mais pour cela, il faut que tout le monde accède aux mêmes financements, et c’est ce qui pèche.»

Il faut que tout le monde accède aux mêmes financements, et c’est ce qui pèche

Les chiffres en témoignent. Selon le dernier «Hollywood Diversity Report», le rapport annuel sur la diversité dans le cinéma réalisé par l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), la représentation des personnes issues des minorités ethniques représentaient 27,6% des rôles principaux en 2019, contre 10,5% en 2011. Ce sont aussi les films les plus diversifiés (avec 41 à 50% de diversité au casting) qui sont les plus rentables. Mais les postes de direction «restent occupés à 93% par des Blancs, et 80% par des hommes», précise le rapport. Et «ce phénomène dicte en grande partie quelles histoires sont racontées», conclut Ana-Christina Ramon, codirectrice de l’enquête.

Dernièrement, la showrunneuse londonienne Michaela Coel a triomphé avec sa série autofictionnelle I May Destroy You. Dans GQ, elle expliquait comme filmer ses propres histoires est nécessaire: «Je pense que depuis que les médias ont vraiment existé, ils ont déshumanisé les Noirs. A bien des égards, ce sont des femmes déshumanisées et sans pouvoir. Etre dans les médias, contester cela et nous présenter comme des êtres humains fluides et multidimensionnels, comme tout le monde, est un privilège vraiment incroyable.» Qui ne devrait plus être considéré comme tel.