C'est une histoire stupide, Bruno Manser le concède volontiers. Le militant écologiste s'est fait voler mardi dernier un grand sac noir dans une gare de la banlieue zurichoise. Un sac anodin contenant, par ordre d'importance, un short en cuir de chèvre qu'il avait amoureusement confectionné de ses mains, allant jusqu'à coudre les boutons handmade en bois précieux, un gilet d'une laine filée par les soins d'une amie et que la maman de Manser avait maintes fois reprisé. Il y avait aussi de la correspondance et des dons d'un montant de 1000 à 1500 francs pour ses activités au jardin botanique de Saint-Gall, «un demi-kilo en monnaie que je venais de recevoir et que je n'avais pas encore comptée», précise l'écologiste.

Et enfin, – le Bâlois l'avait oublié lors de sa première déclaration à la police – le sac contenait encore un carquois avec des flèches. Elles ne sont certes pas de grande valeur, mais ont la particularité d'être empoisonnées au tajem (LT 9.7.99). Ce poison est utilisé pour la chasse par les Penans de Sarawak, dont le Bâlois défend la civilisation menacée par les projets de déforestation du gouvernement malais. Il est issu de la sève d'un arbre et son effet s'apparente au curare: il va droit au cœur et assure à sa victime la mort en quelques heures. Les flèches de bambou, pointues comme une aiguille, se brisent dans le corps de l'animal. On ne déplore d'issue fatale que si le poison dont elles sont enduites se liquéfie avec le sang. «Il n'y a pas de raison de paniquer», estime cependant Bruno Manser, car ce ne sont là que les munitions. La sarbacane longue de plus de deux mètres est heureusement encore en sa possession. Si l'on devait se blesser en manipulant les flèches, il faut agir comme pour la morsure d'un serpent: ouvrir la plaie au couteau pour faire couler le sang, voire le sucer et recracher. En tous les cas, se rendre à l'hôpital, prévient le défenseur des Penans, qui en appelle à la vigilance de la population, si quelqu'un devait retrouver le carquois.

Mais quelle mouche a piqué Bruno Manser pour se promener avec tout cet attirail dans la plus grande banlieue commerciale de Suisse? Le mardi matin, il avait montré le matériel de chasse à quelque 80 petits Saint-Gallois: «Nous avons aussi mangé du sago, le repas principal de la tribu, explique l'écologiste. Et je leur ai montré comment appeler un chevreuil avec une feuille.» L'après-midi, il voulait vérifier si le Jumbo zurichois vendait des meubles de bois exotique en provenance du Sarawak. A la gare de Dietikon, il cherche donc à laisser son sac de dix kilos et constate que les casiers de la consigne sont trop petits pour le recevoir. Ni vu ni connu, il le glisse alors sous un buisson. Lorsqu'il revient une heure et demie plus tard, le sac a disparu. «Monsieur Manser agit en vrai homme du bush», commente rigolard le policier de faction à Dietikon qui pense que l'argent est le vrai mobile du vol. «J'étais comme un enfant, je n'étais pas assez sérieux», s'excuse Bruno Manser avec ses mots simples. Il dément catégoriquement un nouveau coup médiatique.

En attendant, Jumbo vend effectivement des meubles de jardin en bois exotique en provenance du Sarawak: le producteur vietnamien prétend qu'il vient d'un programme de reforestation contrôlé.

Pourtant les certificats officiels manquent et Jumbo, comme par enchantement, ne s'en est inquiété qu'après la visite de l'écologiste. «Nous attendons la confirmation du gouvernement vietnamien», précise Valentino Mittner, chef des achats chez le grand distributeur.

Bruno Manser n'en croit rien et planifie déjà des actions de protestation. Quant au carquois et à ses flèches empoisonnées, la police n'en a pas encore trouvé la trace.