Vie en commun

Bruyant ou odorant, la malédiction du gêneur des CFF

Un voisin hurlant dans son portable ou partageant l’odeur de son kebab, et les trajets en train peuvent rapidement se transformer en calvaire. Un expert cerne le phénomène

Vous le connaissez forcément. Vous l’avez sûrement déjà croisé. Surtout si vous faites partie des 620 000 pendulaires qui prennent chaque jour le train en Suisse pour se rendre au travail. Il s’est probablement déjà installé dans le même wagon que vous, assis dans le même carré ou pire: à côté de vous. «Le gêneur ferroviaire» est partout.

Il est le bavard, téléphone collé à l’oreille, qui dit «non, tu ne me déranges pas du tout, je suis dans le train», avant de perturber le wagon entier pendant une demi-heure. Il est la quinqua qui fait ses premiers pas dans le milieu des smartphones: le mode «silencieux» lui est encore inconnu et l’index demeure son seul doigt actif sur l’écran. Il est le mélomane qui, malgré ses écouteurs, vous fait partager sa passion pour le heavy metal. Il est le fin gourmet qui déguste un kebab ou un hamburger-frites. Il est l’épicurien qui estime qu’il n’est jamais trop tôt pour commencer l’apéro.

Dans son bon droit

Il est aussi tous les autres, ceux qui s’assoient sur un pan de votre veste, mâchent leur chewing-gum la bouche ouverte, laissent une trace de gras sur la vitre après y avoir déposé leur front… Mais s’il est partout, le «gêneur ferroviaire» est surtout dans son bon droit: aucun point du règlement établi par les CFF ne stipule une interdiction formelle de boire, manger ou téléphoner. Celui-ci contient peine quelques articles concernant la fumée et la saleté.

Il faut donc faire avec. Avec les comportements dérangeants imposés par vos compagnons de voyage. Mais au fond, pourquoi sont-ils si énervants? Juan Falomir, professeur à l’Unité de psychologie sociale de l’Université de Genève, met des mots sur ces maux: «La notion de bruit ou de nuisance est connotée et dépend du contexte culturel.» Selon le professeur, en Suisse, la tradition protestante est déterminante, puisqu’elle valorise la discipline personnelle et l’ordre. Les Helvètes seraient habitués à ne pas envahir l’espace des autres et à ce qu’on respecte le leur en retour.

Protestant ou catho?

«La tolérance au bruit est, par exemple, beaucoup plus grande dans les pays catholiques du Sud», contextualise-t-il. Outre ce travers protestant, la relation aux nuisances dépendrait aussi de nos activités: chacune d’entre elles «nous fait activer des références normatives différentes. Une personne au téléphone avec un ami sera enjouée, parlera fort. Tandis que son voisin, occupé à lire, sera dans un moment de calme et pensera que tout le monde se situe dans ce même état d’esprit. Il sera donc heurté par le comportement du bavard, tant le décalage entre les références activées est fort.»

Si tout le wagon est dérangé, on sera légitimé à intervenir. Mais attention à ne pas commettre d’erreur fondamentale d’attribution.

Vient alors le dilemme de l’intervention. Cela fait dix minutes que votre voisin déguste son kebab. Faut-il lui intimer d’aller le finir ailleurs? L’injonction sonnera-t-elle impolie? «Si tout le wagon est dérangé, on sera légitimé à intervenir. Mais attention à ne pas commettre d’erreur fondamentale d’attribution, avance Juan Falomir. Cela consiste à privilégier les causes personnelles aux causes externes pour expliquer le comportement d’un individu.» En d’autres termes, on déduira que la personne qui mange dans le train est d’une impolitesse crasse plutôt que d’envisager qu’il s’agit de son unique moment de pause durant une journée éreintante.

Avant d’intervenir, il faudrait donc toujours se poser la question: «Quels sont les facteurs contextuels qui poussent cette personne à agir de la sorte?» Et si cela ne suffit pas à calmer l’irritation, il faut se souvenir que chaque «gêné» a un jour été le «gêneur» de quelqu’un d’autre.

Publicité