Mais qu’est-ce qui peut le faire sourire à ce point? La photo date du 28 novembre 1970. On y voit un Dieter Bührle hilare, devant l’Hôtel Continental, place de la Gare à Lausanne. L’homme vient d’être condamné par la Cour pénale du Tribunal fédéral pour des exportations illégales d’armes vers divers pays placés sur liste rouge par le Conseil fédéral – dont l’Afrique du Sud et le Nigeria, en pleine guerre civile du Biafra.

Huit mois avec sursis. Pas de quoi rire, tout de même. Se rend-il compte? Son procès va faire de Dieter Bührle, aux yeux de la postérité, un homme honni, l’incarnation du marchand d’armes sans états d’âme. Avant même que le jugement soit prononcé, le président de la Confédération et ministre socialiste des Affaires étrangères Willy Spühler vilipende cette «importante entreprise suisse» qui a «porté de graves atteintes à la réputation de notre pays», cela «alors que le peuple suisse est profondément remué par la tragique guerre civile du Nigeria et témoigne par de nombreuses œuvres humanitaires de sa volonté de venir en aide aux victimes».

Pour toute la gauche antimilitariste, Dieter Bührle et la Werkzeugmaschinenfabrik Oerlikon deviendront des symboles à abattre. Devant ses juges, le puissant industriel, l’homme de confiance du Conseil fédéral pour les questions d’armement, colonel à l’armée, cohéritier de surcroît de l’une des plus fabuleuses collections d’impressionnistes au monde, amassée par son père, Emil Georg, n’exprimera pas le moindre regret. Pas la plus petite once d’un sentiment de culpabilité. Il prétendra n’avoir rien su des agissements coupables de ses subordonnés, avant de reconnaître que la découverte des exportations illégales au sein de son entreprise ne l’avait «pas rendu malheureux», la décision du Conseil fédéral d’interdire la livraison d’armes à l’Afrique du Sud lui apparaissant comme une ineptie.

Son avocat ne sera pas en reste, qui plaidera la nécessité pour la Suisse et le maintien de sa capacité de défense et de sa neutralité armée d’une industrie de défense digne de ce nom. Emil Georg, le ­fondateur de la dynastie venu d’Allemagne dans les années 20 – son fils sera naturalisé Suisse à l’âge de 16 ans, en 1937, en même temps que le père –, ne disait pas autre chose quand il se justifiait d’avoir travaillé pour les nazis comme pour les Alliés durant le deuxième conflit mondial: «Au moins, ça prouve que j’étais neutre.»

Faut-il dès lors attribuer le sourire qui barre la figure de Dieter Bührle ce 28 novembre 1970 à la certitude d’être du bon côté, au mépris que lui inspirent les «naïfs», tous ces petits bien-pensants persuadés, persifle son avocat, que l’embargo helvétique va apaiser les conflits de la planète?

Ce que les historiens vont en tout cas montrer, beaucoup plus tard, c’est que la décision de suspendre provisoirement les livraisons d’armes à l’Afrique du Sud a été prise par le Conseil fédéral après beaucoup d’hésitations et sans conviction. Non que Berne eût de la sympathie pour l’apartheid, mais parce que les intérêts économiques et l’obsession de la menace communiste avaient une nette tendance à l’emporter sur toute autre considération: l’historien Peter Hug l’a expliqué dans l’étude qu’il a consacrée à ce sujet, sur mandat d’un Conseil fédéral devenu soucieux, sur le tard, d’éclairer les zones d’ombre du passé*.

Selon ce spécialiste, en prenant sa décision, le gouvernement de l’époque a surtout obéi au souci de ne pas laisser la gauche exploiter la situation. La presse étrangère venait en effet de révéler que les autorités fédérales avaient d’abord donné leur aval à des livraisons d’armes à Pretoria pourvu qu’elles fussent assemblées et expédiées depuis l’Italie. L’interdiction finalement prononcée fut en tout cas assez mollement appliquée. Peter Hug a révélé que Bührle avait pu pratiquer d’autres exportations vers l’Afrique du Sud sans être inquiété. Les livraisons à Pretoria qui lui valurent de passer en procès ne furent d’ailleurs découvertes qu’à l’occasion d’autres affaires, notamment avec le Nigeria.

Mais tout a une fin. Et, pour le groupe familial rebaptisé Oerlikon-Bührle, l’ère de l’argent facile ne devait pas durer éternellement non plus. Après une forte expansion – 37 000 employés au total dans le monde en 1980 –, des diversifications tous azimuts – jusque dans le marché de la chaussure avec le rachat de Bally en 1977 –, le temps des vaches maigres arriva vers la fin des années 80. Le développement raté du système de défense antiaérienne «Adats» plomba les comptes. Dieter dut quitter le conseil d’administration, prélude au démembrement de l’empire familial. En 1999, ce qui demeurait du secteur de l’armement fut cédé au groupe allemand Rheinmetall.

Aux Bührle restait la tâche de mettre en valeur l’exceptionnelle collection d’impressionnistes et de postimpressionnistes constituée par leur père. Après le décès de celui-ci, Dieter et sa sœur Hortense, mariée au pianiste suisse d’origine hongroise Géza Anda, mondialement célèbre, vont créer une fondation. Aujourd’hui, le Kunsthaus de Zurich et la Collection Emil Georg Bührle entendent resserrer les liens tissés au fil des ans entre les deux institutions. L’actuel musée doit être agrandi pour y intégrer durablement les œuvres acquises par l’illustre marchand de canons. Avec ce projet, il n’y aurait plus que Paris et New York pour rivaliser avec Zurich en fait de capitale de l’impressionnisme, a fièrement proclamé l’exécutif de la ville.

Mais l’odeur de la poudre semble devoir rester collée pour longtemps au patronyme des Bührle. Ainsi, une interpellation socialiste a été déposée au législatif municipal en 2010 pour demander que toute la lumière soit faite sur les conditions exactes dans lesquelles la collection a été constituée à l’époque. Les signataires rappelaient qu’Emil Georg avait acheté ses œuvres avec l’argent de ses canons, et auprès de vendeurs pas toujours recommandables. Après la guerre, il est vrai, Emil Georg dut restituer certains tableaux à des familles juives que les nazis avaient dépossédées – sinon massacrées.

* «Avec le gouvernement d’apartheid contre le communisme». Résumé des principaux résultats d’une étude menée dans le cadre du Programme national de recherche 42+, disponible à l’adresse www.snf.ch

Devant ses juges, le puissant industriel zurichois ne regrette rien