Chaque nouveau champagne lancé par Krug suscite l'émoi de la planète vin. Dernier-né de cette prestigieuse maison détenue par LVMH, le Krug Clos d'Ambonnay 1995 est donc très attendu. Il ne décevra pas. Mais seule une élite au porte-monnaie bien fourni pourra se le procurer. A peine sorti des caves où il a reposé durant douze ans, il est, déjà, l'un des vins les plus chers au monde. Issu d'un seul cépage, le pinot noir, et d'une unique parcelle de 0,68 ha, il coûte 4000 francs la bouteille. A ce prix-là, il n'y a guère que la mythique Romanée-Conti, du domaine bourguignon éponyme, à pouvoir rivaliser avec lui.

La maison Krug qualifie ce nouveau champagne d'«événement historique». Comme le célèbre Krug Clos du Mesnil, un blanc de blanc (pur chardonnay) millésimé et mono-cru, il va à l'encontre de la philosophie de l'assemblage qui prévaut chez Krug et dans la région. La Champagne est en effet une mosaïque de 275000parcelles réparties sur 33000 ha, ce qui en fait le vignoble le plus morcelé de France. Tout l'art des vignerons et des œnologues consiste donc à assembler des vins de provenances et de millésimes différents. Après avoir lancé le Clos du Mesnil en 1986, Rémi Krug et son frère Henri, père d'Olivier, se sont mis en quête d'un autre joyau du même type. Ils l'ont trouvé au début des années 90. Le Clos d'Ambonnay, enserré dans un mur de pierre comme un bijou dans son écrin, appartenait auparavant à un de leurs fournisseurs. Ses raisins entraient donc déjà dans la composition des champagnes Krug, notamment la Grande Cuvée. Après avoir identifié la parcelle, les Krug ont effectué des essais de vinification concluants, et ont acheté la propriété en 1994. Ils n'ont pas eu besoin de replanter les vignes: le travail avait été fait dans les années 80. «Nous avons changé la taille pour privilégier l'expression du fruit», dit Eric Lebel, chef de cave.

Pour Olivier Krug, le nouveau directeur de la maison, la rareté du Krug Clos d'Ambonnay 1995 explique son prix: seules 3000 bouteilles ont été produites, dont 40 seront disponibles pour le marché suisse. C'est peu, en effet. Les «krugistes» et autres connaisseurs non millionnaires ne pourront que rêver de ce champagne, tout en constatant que Krug surfe sur la tendance récente du marché, qui voit les vins de prestige se vendre toujours plus à des prix qui n'ont plus aucun rapport avec le produit. Bienvenue dans le monde du luxe.

Dans ce monde-là, on vend du rêve. C'est la raison pour laquelle Olivier Krug n'apprécie pas les questions techniques qu'on lui pose. Ne lui demandez donc pas si le Krug Clos d'Ambonnay a fait sa fermentation malolactique: ça l'agace. Sans doute parce que ça banalise le produit. «Krug commence là où le champagne s'arrête, dit-il. Moi, je fais un champagne pour émouvoir. On s'adresse à un public qui ne cherche pas à connaître les aspects techniques.» Pourtant, le secret de la fraîcheur du dernier-né de Krug réside dans ce petit détail: non, il n'a pas fait de fermentation malolactique, d'où cette acidité qui lui confère une vivacité incroyable et une tenue impressionnante. Comme les autres champagnes Krug, il a fait sa fermentation alcoolique en fûts de 205 litres, un des signes distinctifs de la maison. Ce procédé lui assure une longévité exceptionnelle, car il met le vin en contact avec l'oxygène, et le vaccine d'une certaine manière contre ses effets nocifs. Enfin, comme les autres Krug, il a vieilli longuement en cave avant d'être mis sur le marché.

Le résultat est un champagne remarquable. Malgré son âge, il a l'air encore très jeune, avec sa robe d'un or assez pâle. La bulle est légère, la mousse, fine. Le nez, profond et complexe. On décèle des arômes de fruits rouges, d'humus, d'amandes grillées et de brioche. En bouche, il est à la fois dense et fin. Sa très longue finale révèle une race impressionnante, et un très beau terroir. Un vin exceptionnel, assurément, qui vous donne le sentiment d'être privilégié.

Vivre un rêve, ça se paie au prix fort... Les champagnes mono-crus produits en quantités limitées seraient-ils un nouvel instrument marketing destiné à justifier des prix stratosphériques? Ces dernières années, plusieurs grandes maisons champenoises ont créé des champagnes issus d'un seul vignoble. Citons le Clos Saint-Hilaire de Billecart-Salmon, la Cuvée Clos Cazals de Claude Cazals, Les Vignes de Vrigny de Egly-Ouriet, Vieilles Vignes de Cramant de Larmandier-Bernier, etc. Si ces champagnes de terroir sont généralement vendus plus chers que les champagnes classiques, leur prix reste très modeste comparé à celui du Krug Clos d'Ambonnay. Mais la maison Krug avait déjà frappé très fort en lançant en 1986 le Krug Clos du Mesnil, dont le prix surpassait celui de tous ses rivaux. Il est resté depuis le champagne le plus cher au monde, jusqu'à l'arrivée du Clos d'Ambonnay.

Tout indique que les prix du nectar effervescent vont continuer à augmenter: dans un contexte où la demande mondiale ne cesse de croître, les maisons de champagne seront toujours davantage tentées de se distinguer en proposant des produits rares et uniques. A cet égard, comme le démontre une étude parue récemment dans la revue britannique de référence The World of Fine Wine, les champagnes de terroir, issus d'un seul vignoble, ont un bel avenir devant eux. D'autant plus qu'il existe un public d'amateurs pour ce genre de spécialités rares et chères. Les spéculateurs, en particulier: à Las Vegas, lors d'une récente vente aux enchères, le flacon de Krug Clos d'Ambonnay atteignait déjà 4400 dollars...