Société

Le «bullshit» s’étend grâce à l’actuel mépris pour la vérité

Dans un essai revigorant, le chercheur à l’Université de Fribourg Sebastian Dieguez analyse la «m... de taureau» pour expliquer la montée en puissance de la post-vérité. Il propose aussi quelques armes pour lutter contre le baratinage généralisé

Vivons-nous un moment historique? La vérité fond-elle aussi sûrement que la glace aux pôles? Appartient-elle déjà au passé, comme le suggère l’actuel phénomène de la post-vérité? Dans l’affirmative, l’heure est grave. Après tout, le bon fonctionnement d’une société repose sur la transmission d’informations fiables. C’est la base de notre capacité à communiquer les uns avec les autres.

Chercheur en neurosciences à l’Université de Fribourg, spécialiste de la théorie du complot, collaborateur du journal satirique Vigousse, Sebastian Dieguez a pisté l’un des coupables du grand relativisme contemporain. De cette ère floue où la réalité objective compte moins que l’opinion, l’émotion, la croyance, le fait alternatif. Le titre de son excellent essai est limpide: Total bullshit! Voilà le fautif. La billevesée, la foutaise, le baratin qui leste le discours de la politique, de la communication, de la publicité. Sebastian Dieguez postule que la «merde de taureau» est le terreau de la post-vérité.

Un exemple: La leçon de «corporate bullshit» d’Uber

Un essai fondateur

L’auteur commence par s’appuyer sur un autre essai, De l’art de dire des conneries (2006) du philosophe américain Harry Frankfurt. Dans ce livre bref, devenu culte, Frankfurt explique la mécanique interne, mais aussi les raisons du succès du bullshit. Celui-ci est non seulement omniprésent, il est aussi mieux toléré que le mensonge. Un menteur, pour bien mentir, doit toujours garder en vue la vérité. S’il est pris sur le fait, honte à lui.

Le bullshitteur, lui, se fiche de la vérité. Il méprise tout ce qui rapporte à un fait. Ce qu’il dit peut être vrai ou faux, peu importe. Le baratineur ne risque rien, ou pas grand-chose. Il est imperméable aux critiques ou aux contre-arguments. L’essentiel est d’impressionner ses auditeurs, de se faire mousser, de noyer le poisson, d’imposer son point de vue. Tout en cachant l’insuffisance de ses propres connaissances.

Lire aussi: Le combat (perdu) de Lucy Kellaway contre le «corporate bullshit»

Une forme de bullshit a favorisé l’émergence de la post-vérité

Ainsi, Sebastian Dieguez va plus loin qu’Harry Frankfurt en notant qu’une forme de bullshit aussi décomplexé que généralisé a favorisé l’émergence de la post-vérité, promu mot de l’année par le dictionnaire d’Oxford en 2016. Notamment grâce à un dispositif technique, le réseau social du type de Facebook ou Twitter, qui sert ici d’accélérateur de particules de discours nocifs. Sebastian Dieguez a l’habileté de ne pas parler dans son essai de Donald Trump et des autres experts en bullshit. L’évidence est là, nul besoin de s’y appesantir. Il propose des armes de riposte, comme une meilleure éducation à l’esprit critique ou les rubriques de vérifications des faits dans les médias.

Mais l’esprit critique et le fact-checking n’impressionnent pas beaucoup les bullshitteurs. Il faut aller plus loin, recommande Sebastian Dieguez. Taper mieux et plus fort sur les bonimenteurs. Ecoutons-le.

Le Temps: L’hégémonie du bullshit est-elle vraiment dangereuse?

Sebastian Dieguez: Je ne dis pas que nous vivons dans un monde de post-vérité qui serait terrifiant et pervers. Je m’interroge plutôt sur ce que ce monde pourrait être, comme dans 1984 de George Orwell. Heureusement, il y a des raisons de penser qu’il s’agit d’un phénomène qui ne peut pas dépasser certaines limites. Il n’y aura plus de raison de bullshitter s’il n’y a un jour que du bullshit!

La vérité n’est-elle pas assez forte pour lui résister?

On peut laisser la vérité faire son travail en espérant qu’elle s’imposera, grâce à sa force d’attraction. Cela peut prendre beaucoup de temps et, parfois, de sang. La vérité ne sort pas facilement de son puits. Il est souvent difficile de l’obtenir. L’une des propriétés de la post-vérité est la volonté d’imposer son point de vue, sa propre vérité, son opinion, sa voix, son identité sans s’interroger sur le bien-fondé de ce qu’on dit. Comme s’il était aujourd’hui inconvenant de poser la question de la valeur d’un point de vue. Nous disons: «Mon point de vue est aussi valable que le vôtre». Cette manière d’être est aujourd’hui commune.

Vous semblez sceptique sur la valeur de l’éducation pour résister au bullshit.

C’est bien sûr une piste intéressante. Mais s’il l’on dit que l’éducation est la solution, cela implique qu’elle fait aussi partie du problème. Je ne suis pas certain que l’école a contribué à produire des adultes qui sont désormais insensibles à la vérité et à la réalité objective. Est-ce que la majorité des gens ne vérifient plus du tout leurs informations? Bien sûr que si.

Vous prônez un retour à la fiction. Pourquoi?

Postuler que nous vivons dans un monde de post-vérité, c’est dire que nous vivons aussi dans un monde de post-fiction. Nous ne serions plus capables de distinguer la réalité de la fiction à force de mettre du faux dans le vrai. Si la réalité souffre de ce phénomène, la fiction en souffre également. Il faut d’un côté encourager l’éducation, la vérification des faits, le rationalisme. Mais aussi la vraie fiction, cet exercice de l’imagination et de la fantaisie humaine. Elle pourrait rétablir du même coup le respect pour la réalité.

Vous recommandez une autre approche, plus efficace selon vous.

Il s’agit de l’arme qui a montré le plus d’efficacité dans l’histoire: la satire. La moquerie est souvent le meilleur moyen de dégonfler cette baudruche qu’est le bullshit. L’art de ridiculiser les hypocrites et les prétentieux est si précieux. Le problème est que cela demande un certain talent. Tout le monde n’est pas Jonathan Swift ou George Orwell.

Mais les satiristes d’aujourd’hui, par exemple à la télévision, n’aggravent-ils pas le phénomène à force de dérision et de ricanement sur n’importe qui et n’importe quoi? N’alimentent-ils pas la perte de confiance envers les institutions?

C’est une critique que je peux entendre. Mais est-elle vraie? Pour moi, il n’y a pas de bon ou de mauvais humour. Il y a des humoristes qui ont du talent et d’autres qui ont en moins. La satire fait toujours deviner un arrière-fond normatif. Le ridicule accentue les défauts de quelqu’un, pousse jusqu’à l’absurde la logique supposée d’un propos. Le satiriste tente toujours de dévoiler ce que devrait être l’ordre normal des choses. C’est pourquoi la satire a toujours une dimension tragique et morale. Elle suscite le respect. Elle fait appel à l’intelligence des gens.


Total bullshit! Au cœur de la post-vérité, Sebastian Dieguez, PUF.

Publicité