Il aura suffi d'un but de l'attaquant de Liverpool Peter Crouch pour attirer l'attention du monde entier sur les rituels qui ponctuent un goal: bras écartés pour mimer un avion en vol, sauts périlleux, danses collectives... La semaine dernière, Peter Crouch marquait contre la Hongrie à la 84e minute du dernier match de préparation de l'équipe d'Angleterre au Mondial. Aussitôt après, ce grand échalas (2,04 m) entamait une «danse du robot» devenue fameuse depuis. Les images de cette rythmique syncopée digne d'un cyborg ont fait le tour du monde. Sky News a même fait appel à des artistes hip-hop pour décortiquer les mouvements de cette «cyber dance». Le lendemain, The Guardian titrait «Let's do the Crouch» (dansons le Crouch) et en publiait les photos pour que les lecteurs puissent faire comme lui.

Dans la foulée, la Télévision suisse romande diffusera ce dimanche un débat sur le sujet, dans le cadre de l'émission Dieu sait quoi. François-Xavier Amherdt, prêtre et arbitre, et le professeur d'ethnologie Christian Bromberger seront appelés à s'exprimer sur les rites religieux des footballeurs lorsqu'ils ont marqué: doigt pointé vers le ciel, signe de croix, agenouillement... «Nous nous sommes concentrés sur les rituels à connotation religieuse, confie Yvette Spicher, qui a préparé l'émission. Ce sont surtout les Latins qui sont coutumiers du fait. Leurs démonstrations ne se limitent pas à signer un but. Certains ont des gestes de recueillement au moment d'entrer dans le stade. Les Brésiliens touchent le sol avec la main, les Iraniens entonnent des chants religieux.»

«Il y a tellement de façons de signer un but», remarque le commentateur sportif Yannick Paratte. Un rituel classique consiste à effectuer des roulades, à l'instar du Ghanéen Alex Tachie-Mensah, qui joue à Saint-Gall. «Il y a eu une période, dans le championnat français, où c'était la mode de soulever son maillot pour découvrir un message quelconque, religieux ou non. Cela se fait beaucoup moins maintenant.» Et pour cause, la FIFA ayant décidé, il y a quelques années, d'interdire aux joueurs d'enlever leur maillot, sous peine de carton jaune. Elle craignait des dérives publicitaires.

Certains joueurs se distinguent par un rituel personnel immuable. «Chez ceux qui marquent rarement, les gestes sont souvent improvisés. Mais si vous en mettez une trentaine dans la saison, vous réfléchissez à une façon prédéfinie de manifester votre joie», explique le commentateur Jean-François Develey. Thierry Henry, par exemple, est connu pour mimer James Bond tenant son revolver. Théophile Maoulida a pour habitude de dissimuler des messages dans une chaussette, qu'il exhibe après avoir marqué: «En trente ans de métier, je n'avais jamais vu ça», dit Jean-François Develey.

Dans le registre des rituels improvisés, les images de Liliam Thuram portant l'index à ses lèvres lors du Mondial 1998 sont restées dans les mémoires - son expression semblait indiquer qu'il ne comprenait pas comment il avait réussi à marquer. On se souviendra aussi de Bebeto feignant de bercer un bébé lors de la Coupe du Monde de 1994 - sa femme venait d'accoucher. Le geste récent de Daniel Gygax, mimant un mousquetaire après son égalisation contre l'Italie lors du dernier match de préparation de la Suisse, semble également avoir été inspiré par l'euphorie du moment. L'ex-Servettien Diogo a été moins bien inspiré, il y a quelques années, lorsqu'il a escaladé les grillages du stade pour fêter une réussite: il avait perdu un doigt dans l'aventure. Depuis, cet exercice est interdit. La FIFA a estimé que c'était non seulement dangereux pour le joueur, mais que cela pouvait inciter les supporters à se déchaîner. Roger Milla est l'un des premiers à avoir introduit un rituel d'après-but, dans les années 90: le Camerounais dansait avec le poteau de corner. Voilà qui changeait du geste alors coutumier - et peu élégant - de certains joueurs qui se tournent face au public pour esquisser un puissant mouvement de bassin, suivez mon regard. Il est vrai que les gestes de joie des joueurs évoquent parfois les rapports charnels.

Le football féminin ne reprend pas cette symbolique. Lorsqu'elles marquent, les Norvégiennes écartent les bras, les Américaines font des paris stupides (comme se teindre les cheveux) et les joueuses les plus démonstratives se risquent à des sauts périlleux arrière. Quant à l'équipe suisse, elle n'a pas assez souvent l'occasion de dominer pour envisager de mettre en place des rituels: ses prestations lors des qualifications laissent pour l'instant sérieusement à désirer, et sa place pour la prochaine Coupe du Monde féminine, en 2007, est donc loin d'être assurée.