Déjeuner avec C. M.-G.

«Je n’arrive pas à sortir de l’urgence»

La fille du journaliste Pascal-Arthur Gonet, décédé du sida il y a plus de vingt ans, publie un livre émouvant sur son père

Sous son masque professionnel, la secrétaire générale du conseiller d’Etat valaisan Jean-Michel Cina bouillonnede mille tumulteset envies

C. M.-G. a commencé une nouvelle vie le 25 mai 2013, le jour de ses 36 ans. Elle a organisé une commémoration pour son père, le journaliste Pascal-Arthur Gonet , décédé du sida exactement au même âge. «Je n’avais jamais réussi à me projeter au-delà de cette date…», explique la secrétaire générale du conseiller d’Etat valaisan Jean-Michel Cina .

Pour la première fois de sa carrière, elle a aussi réintégré le nom du père. «C. M., c’était ma signature de journaliste, pour éviter l’héritage paternel qui était un peu lourd à porter», explique-t-elle. Aujourd’hui, elle renoue avec l’écriture en signant de tout son nom un livre* sur sa relation à ce père disparu. La Part des ombres raconte la soirée de commémoration, en reproduit les textes et les paroles de certaines chansons jouées par un groupe de rock.

«Il fallait dire au revoir, le laisser partir. Une chose que je n’avais pas pu faire il y a vingt ans. J’avais 15 ans quand j’ai appris qu’il avait le sida. On l’enterrait deux semaines plus tard», raconte-t-elle, par moments à mi-voix.

Elle a choisi de manger sur la terrasse de l’un des bons restaurants de Sion, Au Cheval blanc. Dans la vieille ville, juste à côté de chez elle. Elle commande une grande assiette de crudités et fume beaucoup en parlant sans s’arrêter. La Part des ombres tire la substance de vingt ans d’émotions et de manque de ce père, dévoile aussi «un certain tumulte intérieur», comme elle dit. «Ce projet de livre a été bien accepté par mon chef, c’est plutôt pour moi que c’est un peu compliqué», dit-elle.

«Les articles dans la presse locale ont été une sorte de coming out professionnel», explique-t-elle. Certains lui racontent dé­sormais leurs propres morts. D’autres, en réunion sur les me­sures d’économies drastiques ­prévues par l’Etat du Valais, découvrent les nouveaux tatouages à l’intérieur de ses bras. Un motif qu’elle a dessiné et qui ressemble à ceux qui parsèment les pages de son livre. Une inscription offerte par un des rockers venus célébrer son père, «celui qui craint la mort ne peut pas jouir de la vie». «J’avais oublié de prendre ma veste», sourit-elle.

«A la mort de mon père, je suis passée d’un coup de l’enfance à l’âge adulte. Je me suis rapidement fait une idée de la bassesse humaine.» Mourir du sida implique la peur, le dégoût, le rejet et le tabou de la sexualité. «C’est la seule maladie pour laquelle les gens se demandent comment on l’a attrapée», souligne-t-elle. «Quand on faisait des choses avec lui, il nous apprenait et nous ­parlait de tout très vite. Trop vite. Parce que lui savait qu’il n’avait pas le temps.»

De lui, C. M.-G. a peut-être retenu ses fringales. «Je veux tout dans ma vie: des enfants, un travail, un conjoint, et désormais une quatrième vie dans l’écriture… Je ne vois pas pourquoi je devrais choisir et je n’arrive pas à me sortir de l’urgence de la vie», dit-elle.

La création littéraire naît pendant ses insomnies. Elle griffonne sur des calepins, retravaille les ­textes en les tapant sur un clavier, les imprime, les découpe et les ­restructure en les collant dans un cahier. «La mise en page du livre est tirée de cette première maquette que j’ai bricolée», explique-t-elle. Son écriture s’arrime aux gens qui l’entourent. «Cela peut être parfois dur pour mes proches, parce que je le fais sans concession», dit-elle.

C. M.-G. a commencé sa carrière au Matin. «Je ne suis pas devenue journaliste à cause de mon père, mais parce que j’étais enceinte et qu’il fallait que je trouve du travail», sourit-elle. Elle sera plusieurs années correspondante en Valais pour ce titre. «J’ai eu l’impression de tomber dans une piscine sans savoir nager, se souvient-elle. J’avais manqué six ans de politique suisse pendant que je faisais mes études de philosophie à Rome, j’ai donc passé mes trois premiers mois dans les archives des journaux.»

Elle est ensuite engagée comme cheffe du centre de contact éco­nomique à l’Etat du Valais. Elle ­dépend de Jean-Michel Cina, avec qui elle s’entend bien, et devient rapidement sa responsable de communication, puis sa secrétaire générale. «Quand on me dit que je suis le bras droit de Jean-Michel Cina, je réponds que je suis plutôt son bras gauche», sourit-elle, en assurant qu’elle quittera ses fonctions en même temps que le conseiller d’Etat. «Cela fonctionne avec lui, mais je ne suis pas une personne facile», explique-t-elle. «Et puis, le mercenariat a des limites.»

Elle décrit son travail comme une partie d’échecs. «Il faut éla­borer divers scénarios en réfléchissant aussi aux réactions et aux mouvements des autres», raconte-t-elle. Par les autres, comprenez les partis politiques, le parlement, les lobbies… «C’est très mathématique comme réflexion», analyse-t-elle. Depuis que le dossier Giroud est aux mains de Jean-Michel Cina, elle gère désormais aussi cette affaire.

C. M.-G. est la seule femme secrétaire générale d’un département en Valais. «Etre une femme ne devrait pas être une question, mais il se trouve que, pour tout un tas de gens, ça l’est. Surtout si vous faites preuve d’une certaine indépendance d’esprit et que vous rendez publiques vos ­activités annexes.» Malgré tout, elle n’entend pas faire de concessions. «Si ce que je fais ne plaît pas, eh bien, tant pis!»

A 14 h 30, elle quitte la table, en retard. «Je suis responsable du département pendant l’absence de Jean-Michel Cina; il faut que je sois sérieuse», dit-elle dans un sourire qui creuse de petites fossettes en haut de ses joues. De la douceur se glisse pour la première fois sur son visage.

* La Part des ombres, Editions Monographic, 2014.

«Si ce que je fais ne plaît pas, eh bien, tant pis!»

Modification du 16 février 2016: A la demande de la personne mentionnée dans cette article, son nom complet a été remplacé par ses initiales.