En progressant crampons aux pieds sur le glacier du Gorner, au-dessus de Zermatt, on la voit se détacher sur la moraine, à 2883 m d’altitude, encore ceinte par son enveloppe d’échafaudages. Vrombissant dans les nuages, les hélicoptères d’Air Zermatt accumulent les rotations pour apporter du matériel au chantier. Puis, passé la séculaire cabane du Club alpin suisse en pierre, l’ouvrage se dresse sur la rocaille, haut de 18 mètres. Tintamarre de marteaux, de scies circulaires, de planches chutant sur le sol en béton.

Devant l’édifice, mèche au vent dans son costume de velours, Andrea Deplazes s’emballe, dans ses gestes comme dans son verbe: «Tant au niveau du confort qu’au point de vue architectural ou environnemental, cette cabane est la meilleure jamais construite dans le monde dans ces conditions. Et c’est l’édifice en bois le plus complexe que l’on puisse trouver en Suisse.» Le professeur d’architecture de l’EPFZ n’est pas peu fier de présenter l’objet futuriste dont il a conduit la réalisation des plans.

Devant ressembler à une sorte de cristal scintillant posé sur les rochers, la nouvelle cabane du Mont-Rose, qui doit être achevée d’ici à la fin du mois, se veut un concentré de technologie dans plusieurs domaines. «Malgré son confort hors norme – les visiteurs pourront prendre des douches chaudes! –, son degré d’autonomie atteindra 92%, record du monde», souligne d’emblée Hansjürg Leibundgut. Ce professeur en systèmes techniques à l’EPFZ a servi de consultant à la trentaine d’étudiants qui ont planché sur ce projet complexe lancé en 2003 dans le cadre des événements du 150e de l’EPFZ célébré en 2005.

Les énormes contraintes liées à l’environnement alpin et la compacité nécessaire inhérente à ce type de refuge ont parfois eu du mal à cadrer avec les idées avant-gardistes des concepteurs. «Le projet final consiste en une base octogonale en acier plantée dans le sol, avec un cœur en béton, sur laquelle ont été érigés six niveaux à l’aide de structures en bois», explique l’architecte Hans Zurniwen, chef du chantier. Un pan du sommet de ce «cylindre octogonal», recouvert sur ses faces de plaques d’aluminium, a été coupé de manière à y installer 80 m2 de panneaux solaires photovoltaïques dernier cri, ayant un rendement de 22%. «L’inclinaison a été calculée de manière à ce que l’exposition soit optimale, ajoute Hansjürg Leibundgut. En l’occurrence, nous recevrons ici 300 kWh/m2, ce qui est similaire au courant qui pourrait être produit en Espagne sur une même surface.» Si besoin, l’électricité peut être stockée dans 16 grosses batteries de plomb installées dans le cave.

Progressant en spirale sur les flancs de la cabane, une bande vitrée sert à éclairer naturellement l’escalier circulaire permettant, à l’intérieur, d’accéder à tous les niveaux. «C’est aussi un collecteur de chaleur, faisant partie d’un système de chauffage passif, reprend Hansjürg Leibundgut. Les parois sont très bien isolées avec de la fibre de verre. Au rez de l’édifice, un ventilateur pousse de l’air dans les chambres, ce qui y crée une surpression. Cet air sort des chambres et ne peut alors que descendre l’escalier latéral en colimaçon vers le réfectoire, tout en étant justement chauffé par le soleil à travers les vitres. Et le cycle peut continuer.» Un système ingénieux qui permet de maintenir la température intérieure à 15°C.

Question confort, le summum, pour tout alpiniste qui aura passé sa journée dans le blizzard valaisan, restera la disponibilité d’eau chaude, rendue possible par l’installation de panneaux solaires thermiques (60 m2 au total) en aval d’un gros réservoir de 200 000 litres creusé dans la roche. D’ailleurs toute l’eau utilisée dans la cabane, qu’elle provienne des salles de bains ou des cuisines, sera recyclée sur place. Un système de cuves et de microfiltres de purification utilisant des bactéries et du charbon actif a été installé dans les sous-sols. «Il permet notamment de séparer les graisses de cuisine – le plus gros problème –, et bien sûr de traiter les matières fécales», explique Martin Andres, l’installateur de l’entreprise Lauber Iwisa. «Si bien que l’eau est d’assez bonne qualité pour être relâchée, ou alors réutilisée dans les WC», complète Hansjürg Leibundgut.

En cuisine, du gaz sera utilisé, et devra être acheminé par hélicoptère. Et une génératrice au diesel sera aussi installée, en cas de gros pépin. Mais au final, le nouveau refuge émettra trois fois moins de gaz à effet de serre par nuitée que l’ancien situé en contrebas, qui sera détruit. Mieux, un système informatique inventif permettra de gérer à distance la consommation des énergies non renouvelables. «La cabane est équipée d’une connexion Internet qui nous permet d’acquérir chaque heure, depuis nos locaux de l’EPF de Zurich, diverses données locales: le temps qu’il fait, le nombre de visiteurs annoncés, le statut des réserves d’eau, la charge des batteries, explique Lino Guzzella, professeur de système dynamique à l’EPFZ. Sur cette base, un ordinateur calcule comment optimiser l’utilisation de ces ressources énergétiques, et transmet des commandes au système de la cabane.» Et si l’appareil venait à tomber en panne? «Une boucle de secours est installée sur place, donc le refuge continuera de fonctionner, certes de manière moins optimale.»

Ancrée dans la caillasse, la nouvelle cabane du Mont-Rose, avec ses 120 lits, sera ainsi, dès son ouverture au printemps 2010, un fantastique balcon technologique sur les Alpes, avec un point de vue unique sur le Cervin. Les 35 ouvriers triés sur le volet pour ériger ce «cristal high-tech», devisé à 6,5 millions de francs avancés en bonne partie par des sponsors, ne manquent pas d’y jeter un regard chaque jour. Et s’il en est un qui se réjouit déjà d’y loger, c’est Flic, le chat qui accueille les alpinistes durant l’ascension.