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Dessin de Rune Fisker.
© Rune Fisker.

20 ans

Cachez cette viande...

La viande est-elle en train de dire ses derniers mots? Alors que le bien-être animal est devenu une préoccupation majeure, notre rapport aux produits carnés est profondément chamboulé. A terme, c’est la place des animaux dans notre société qui est questionnée

Le Temps fête ses 20 ans ces mois. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

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Cet automne, la chaîne de restaurants végétario-végane Tibits devrait prendre ses quartiers dans l’ancien Buffet de la gare lausannois. L’annonce, fin 2016, avait provoqué un tollé. Pensez donc, un lieu symbolique et hautement passant aux mains d’une minorité alimentaire! Qu’en sera-t-il en 2038? Les bistrots sans viande seront-ils partout? Ira-t-on déguster une saucisse dans des troquets apparentés à des vestiges? Le steack sera-t-il de soja ou de sauterelles? L’idée même du steack aura-t-elle encore un sens?

Il y a trois décennies, le Suisse mangeait quelque 70 kg de viande par an. Aujourd’hui, sa consommation se situe aux alentours de 50 kg. La diminution concerne tous les produits carnés, à l’exception de la volaille... une question de coûts et d’apports calorifiques sans doute. Cette tendance devrait continuer. «Le statut des animaux a été valorisé, nous les considérons de plus en plus comme des êtres vivants et sensibles. Parallèlement, notre seuil de tolérance à la violence ne cesse de s’abaisser. Ajoutez à cela le souci écologique…», énumère l’historien Damien Baldin, rattaché à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. Et de rappeler l’étonnant renversement opéré aujourd’hui sur la question des abattoirs. «Les abattoirs ont été créés en 1806 par Napoléon parce que la population ne supportait plus le spectacle de ces bêtes tuées en plein Paris. L’idée était alors de cacher la mise à mort, mais aussi de normaliser les méthodes pour des raisons d’hygiène et de souffrance animale. Avec les militants du groupe L214, l’objectif est de revenir à une publicité. Cela nous émeut parce qu’on a perdu l’habitude et refoulé l’idée de cette mise à mort.»

Churchill visionnaire

Consommateur de viande sans aucun problème avec les techniques d’abattage, le chercheur admet voir ses habitudes alimentaires changer, au détriment du steak. «La question est: dans quelle mesure va-t-on passer d’un modèle militant à un modèle normal, voire dominant? Il y a là un enjeu de domination culturelle, élite urbaine versus catégories populaires. Et je ne vois pas, dans les trente ans à venir, ce qui ferait régresser les pratiques véganes.»

Fabien Truffer, porte-parole de l’association genevoise PEA, Pour l’égalité animale, est plutôt confiant. «Plusieurs initiatives populaires ont été lancées récemment pour une alimentation équitable, contre l’élevage industriel, etc. On peut imaginer que plusieurs politiciens ouvertement antispécistes seront au parlement fédéral dans les prochaines décennies. Une période de vingt ans me paraît courte pour que la population arrête totalement de manger des animaux. Mais dans cinquante ou cent ans, pourquoi pas? La viande de synthèse, sans doute devenue plus rentable, sera un levier considérable, un moyen éthique de continuer à manger de la viande sans pour autant devoir tuer.»

Vers 1930 déjà, Winston Churchill imaginait la chose: «Dans cinquante ans, nous échapperons à l’absurdité d’élever un poulet entier afin de manger le pectoral ou l’aile, en cultivant ces pièces séparément dans un milieu approprié…» En 2013, le premier burger artificiel a été présenté à la presse. Conçu in vitro dans un laboratoire néerlandais, le steak pesait 140 gr pour un coût de fabrication de 250 000 euros environ. Moins élaborés, les artefacts végétaux de steaks et autres saucisses sont devenus légion, jusque dans la grande distribution. En pied-de-nez, la designer néerlandaise Marije Vogelzang a imaginé de nouveaux animaux: le Ponti d’Europe, par exemple, à la chair délicieusement fumée car il vit au cœur d’anciens volcans. «Sa queue rigide en fait un parfait en-cas, puisque vous pouvez l’attraper par là et garder vos doigts propres», précise le site internet de l’artiste.

La fin des animaux

Jocelyne Porcher, ex-éleveuse de brebis devenue sociologue à l’INRA de Montpellier, arrive à la même conclusion que Fabien Truffer, avec un regard toutefois bien différent. «La matière animale n’est plus assez rentable économiquement et elle atteint ses limites écologiques et éthiques. Le développement de biotechnologies dans le domaine de l’agroalimentaire va prendre le relais. Nous continuerons à manger de la «viande», non parce que l’on veut en manger à tout prix, mais parce qu’on nous la vendra», estime la chercheuse. Le retour à des petits élevages et à des méthodes d’abattage moins industrielles lui semble peu probable: «J’ai co-lancé l’association «Quand l’abattoir vient à la ferme» afin de proposer des alternatives concrètes mais vous n’imaginez pas le nombre de démarches nécessaires pour faire venir un camion d’abattoir. Cela décourage les éleveurs.»

Jocelyne Porcher prédit qu’à terme, une société sans viande aboutira à une société sans animaux. «Notre relation aux animaux est fondée sur le travail. Si on retire cela, ils perdront leur légitimité. Les ânes, par exemple, ont survécu à la mécanisation parce qu’on leur a trouvé de nouveaux débouchés dans le tourisme…»

Aimer mieux les animaux pourrait donc nous conduire à vivre sans eux. Jean-Loup Rault, à la tête de l’Institut sur l’élevage et le bien-être animal à l’Université vétérinaire de Vienne, a publié une réflexion sur le sujet en 2015. Il y développe l’hypothèse selon laquelle le nombre d’animaux domestiques pourrait chuter. Première raison: une meilleure prise en compte de leur bien-être et donc des contraintes de plus en plus lourdes sur les propriétaires. «Dans dix ou vingt ans, il ne sera peut-être plus du tout acceptable d’avoir un husky dans un appartement», note le Français. Pour l’heure, le droit suisse impose par exemple de posséder les cochons d’Inde par deux au minimum dans une cage d’au moins 2 m². Deuxième point: une urbanisation croissante et une hausse de la population entraînant fatalement un manque de place pour des compagnons à poils, à plumes ou à écailles.

Un ver pour la route

Dans cette optique, l’animal de compagnie pourrait devenir un luxe réservé à quelques privilégiés ou pourrait être remplacé par des robots et bébêtes virtuelles. Des études ont montré que les humains ne considéraient pas ces créatures comme des objets… ni comme de véritables animaux. Au Japon cependant, certains auraient enterré leur chien électronique Aibo. Jean-Loup Rault aimerait travailler sur la profondeur de cette relation, très peu examinée jusque-là.

A l’Archeolab de Pully, une exposition dresse trois scénarios pour l’avenir: une société sans animaux, une société dans laquelle les bêtes auraient pris le dessus sur les hommes, une société égalitaire. Des ateliers philo sont organisés avec des enfants parallèlement à la visite. «Ils trouvent généralement que le troisième scénario est le plus chouette puis se posent des questions concrètes sur son application et l’estiment alors compliqué. Ils sont très pragmatiques, souligne Delphine Rivier, directrice de l’institution. Dans le même ordre d’idée, ils n’apprécient ni le concept ni le goût de la fausse viande que nous proposons dans l’exposition. Ils ne voient pas l’intérêt d’une telle démarche. En revanche, à la Nuit des musées, les vers séchés sont partis comme des bonbons!» Ces enfants-là, dans vingt ans, seront les vecteurs du changement.

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