«Délirante», «stupide», «grotesque», l'affaire a été révélée par Libération en début de semaine. La Bibliothèque nationale de France (BNF) a gommé, pour les besoins d'une campagne de publicité, le mégot qui brûlait les doigts de Jean-Paul Sartre sur une photo d'archives. La retouche d'images n'est pas une pratique nouvelle et la disparition de la clope du philosophe bigleux n'a pas la portée politique des censures staliniennes, pour ne parler que d'elles. Les cibiches du général Guisan elles-mêmes ont été retirées de certains clichés officiels avant leur publication. L'enquête du quotidien parisien fait néanmoins apparaître ce détail: les commissaires de l'exposition de la BNF consacrée à Sartre n'avaient pas vu l'affiche manipulée, la direction de la bibliothèque non plus. La cigarette a disparu sur décision d'un «maillon indéterminé de la chaîne de conception de la campagne publicitaire, entre graphistes extérieurs à la BNF et équipe de communication interne», écrit Libération. La main de l'hygiénisme ambiant a donc retouché un cliché d'archives pour le compte d'une bibliothèque. L'empire du sanitairement correct s'étend.

Les fumeurs, plus personne ne veut les voir. Il y a dix ans, Malraux avait été amputé de son appendice fumant pour figurer sur un timbre de la Poste française. En 1996, Larousse avait privé Gainsbourg de sa Gitane pour mettre sa tête de chou en couverture d'un dictionnaire de la Chanson française. L'«erreur» de la BNF, que l'institution «assume pleinement», a certes été favorisée par une méconnaissance de la loi Evin qui, depuis 1991, a établi des règles strictes en matière de publicité pour le tabac en France (le mégot de Sartre ne tomberait pas dans ses dispositions, selon les spécialistes interrogés par Libération). En Suisse, la publicité pour le tabac est autorisée voire encouragée (la Convention antitabac de l'Organisation mondiale de la santé, entrée en vigueur le 27 février dernier, ne sera pas appliquée en Suisse avant plusieurs années); les cigarettes n'en disparaissent pas moins de l'espace public.

L'élu genevois Jean-Charles Rielle, grand combattant politique de la clope, s'il s'offusque du révisionnisme de l'affiche de la BNF, milite pour que «les personnages publics agissent avec discrétion par rapport à un produit qui tue un Suisse toutes les heures». Au parlement genevois, il a perçu «énormément d'écoute» auprès des élus qu'il a abordés personnellement pour les encourager à ne pas fumer en public.

Montrer des fumeurs, Francis Sulzer ne le fait plus «depuis longtemps». Ce publicitaire conçoit pourtant les campagnes de Parisienne depuis dix ans. Mais photographier des cigarettes, «ce n'est plus intéressant», dit-il. Depuis cet hiver, la marque suisse a comme support publicitaire des panneaux de papier découpé où figurent bien de minuscules fumeurs, mais ils sont entourés de personnages aux activités saines et coûteuses (champagne, luge, coin du feu qui crépite). Aujourd'hui, les cigarettiers financent eux-mêmes d'ambiguës campagnes antitabac.

Pour s'étonner de la rapidité avec laquelle le monde sans fumée s'est imposé, Luc Sante, un historien de la photographie, vient de publier un livre comme on s'en allume une dernière. No Smoking* est vendu dans un packaging qui imite celui d'un paquet de clope. «Il n'y a pas très longtemps, le monde entier fumait, rappelle-t-il dès les premières lignes. On n'aurait pas imaginé de meubler une pièce sans prévoir au moins un cendrier, et le temps écoulé se comptait en cigarettes.» La suite, 250 pages d'iconographie, est un hommage à un temps où fumer – et boire – relevait d'une consommation innocente. Avant que la clope ne disparaisse totalement du globe, Luc Sante feuillette l'album photo d'une époque où fumer était une activité sociale. Sans retoucher les images.

* «No Smoking», Luc Sante, Editions Assouline.