«Je suis prête à me scotcher les pieds avec du sparadrap si jamais elles sont trop petites et à me découper un pull entier de chez Zadig et Voltaire pour les bourrer si elles sont trop grandes.» Pour rentrer avec un homme ou dans une paire de santiags, Fonelle n'a peur d'à peu près rien. Déjantée, hystérique, égoïste et complètement nymphomane, Fonelle est l'héroïne d'un feuilleton par e-mail devenu culte dans l'hebdomadaire féminin Elle.

Elle y incarne une Parisienne dont la vie s'évapore dans un périmètre délimité par le Café de Flore, le club du Baron et le magasin Colette. Pendue à son Blackberry, Fonelle détaille ses frasques dans les messages au verbe fleuri qu'elle envoie à sa horde d'amis parmi lesquels on croise très régulièrement Inès de la Fressange, Nathalie Rykiel, Sharon Stone ou Jean d'Ormesson. Au fil de ses chroniques, Sophie Fontanel, la journaliste qui se cache derrière Fonelle, a fait de l'e-mail un genre littéraire, et de la légèreté une quête existentielle. Ce mois-ci, elle lance une série de polars dans la veine de San Antonio à la sauce ultra-fille, dont l'héroïne, grand reporter dans un magazine féminin, cause réassort Prada avec ses ravisseurs avant s'adonner à un concours de lapsus dans un congrès de psychanalystes.

«Je l'ai beaucoup encouragée à se lancer en littérature, confie Jean d'Ormesson. Elle a une invention verbale extraordinaire et se fiche éperdument des convenances. Lorsque dans ses chroniques, elle me décrit en train de faire des galipettes à l'Académie française... cela me fait beaucoup rire.»

Iconoclaste, Sophie Fontanel a mis un esprit brillant au service des causes les plus futiles. Elle est une fille de 1962, née d'une mère arménienne et d'un père parlant comme Michel Audiard. Quatre ans de linguistique à la Sorbonne, l'amour des mots, déjà. Puis, l'entrée dans le journalisme, une carrière au Matin de Paris, au Monde, à Libération puis à Cosmopolitan, où la rédactrice en chef lui assène: «C'est nul, t'écris avec ta conscience.» Son sens de la formule fait ensuite les beaux jours de Nulle part ailleurs sur Canal+, où elle reste chroniqueuse pendant quatre ans avant d'écrire les dialogues des «Guignols de l'info». De son expérience à la télévision elle tirera un roman, Le plus jeune métier du monde. En 1995 déjà, elle avait obtenu le Prix du premier roman pour Sacré Paul, consacré à son père.

De chez elle, en pyjama rayé et pantoufles Balenciaga, Sophie Fontanel met en scène des aventurières en jupons cinglées comme des lapins, avec un bagou de tonton flingueur, une syntaxe foutraque, un franglais de fortune, un champ lexical fantasque et une mauvaise foi sans égale. «J'ai tant de langage en moi. Un jour, un psy m'a dit: il faut appeler un chat un chat. Je ne suis plus jamais retournée chez celui-là. La métaphore, c'est ce qui me permet de ne pas être vulgaire. Le comique consiste à se tenir en équilibre sur une crête entre la vulgarité et l'ennui, sans jamais tomber d'un côté ou de l'autre», explique-t-elle attablée au Café de Flore, comme il se doit.

«A Moscou jusqu'au cou». «Comment coucher avec un homme sans qu'il s'en aperçoive». «Au pieu avec un piu-piu». Pourquoi ce qui pourrait être de la médiocre «chick lit» (de la littérature pour poulettes) est devenu la raison pour laquelle les hommes volent le Elle de leur femme, et a séduit un critique aussi difficile que Delfeil de Ton? Pour Véronique Philipponat, la rédactrice en chef de Elle, «Fonelle incarne l'esprit «Sex and the city», mais en beaucoup plus drôle et politiquement incorrect». «Le principe de Fonelle, c'est qu'elle ne s'arrête jamais. Elle couche avec Khadafi, profite de l'état d'ébriété d'Amy Winehouse pour lui piquer son pognon. J'ai créé un personnage sans culpabilité. Sans surmoi», avance Sophie Fontanel.

Dans la vraie vie, Sophie Fontanel fait tellement rire son amie Inès de la Fressange que «deux fois dans Paris, la nuit, elle a dû s'arrêter pour faire pipi entre des voitures». Dans la vraie vie, Sophie Fontanel entretient une relation épistolaire avec Jean D'Ormesson et oui, elle connaît vraiment Sharon Stone. «Sharon, elle demande tout le temps: «When do we go to the museum»? (quand est-ce qu'on va au musée?). Elle, je ne sais pas ce qu'elle me trouve mais moi, ce que je lui trouve à elle, c'est que c'est dingue qu'elle accepte de communiquer autant.»

Question mode, la journaliste est tellement accro au H & M de la rue de Rivoli que le vigile qui en garde la porte la prend pour une psychopathe. Elle est capable de faire tout Paris à la recherche d'un modèle particulier de tongs brésiliennes et a déjà quitté un homme sous prétexte qu'il avait une valise vert bouteille. Mais, contrairement à la légende qu'elle s'est forgée, elle passe huit heures par jour derrière son ordinateur, avec France Culture dans les oreilles et Camus à portée de main.

«Fonelle, c'est la femme libre que je pourrais être si un homme me disait: je ne vais pas partir parce qu'il y a une promotion sur une plus jeune. Si t'es triste, je suis là. Si t'es malade, je suis là. Moi, je l'ai déjà dit à quelqu'un; je suis droite comme le fil à plomb». Peut-être fallait-il un auteur profondément moral pour créer une femme aussi libre. «J'ai passé des années allongée sur un divan. Avec l'écriture, quelque chose s'est simplifié, je n'ai plus envie de devenir Marguerite Duras. Faire rire, c'est être libre. Lorsque Florence Aubenas est descendue de l'avion toute maigre elle a lancé: «Je suis prête pour l'été». Ça m'émeut encore.»

Of course, en guise de dessert, nous sommes allées faire du shopping.

Sophie Fontanel, «Otage chez les foireux» et «Nouba chez les psys» sont les premiers ouvrages de la série des Fontanel, publiés chez Nil éditions. A lire: http://blogs.elle.fr/fonella