Cinq. Pendant les deux mois et demi qu’a duré le confinement, cinq charges ont pesé sur les femmes dans le cadre du foyer. La charge domestique qu’elles assurent toujours à 75% des tâches et alourdie ici par les trois repas quotidiens, la charge mentale qui a consisté à anticiper et à organiser l’agenda familial en mode confiné, la charge parentale, dont la mission de l’école à la maison a été majoritairement assumée par les mères, la charge professionnelle via le télétravail et enfin la charge émotionnelle, c’est-à-dire le souci «proprement féminin» du bien-être psychique de l’entourage.

Ce bilan un peu accablant, c’est Camille Froidevaux-Metterie qui le dresse. «Au début du confinement, j’ai espéré que les hommes profiteraient de cet événement inédit pour investir le foyer, commence la philosophe. Malheureusement, je me suis trompée. Des études américaines montrent que les femmes ont de nouveau presque tout assumé.» Professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, l’intellectuelle défend un féminisme incarné qui s’intéresse au corps comme lieu de la domination masculine, mais aussi comme vecteur d’émancipation. Dans cette optique, elle a signé La Révolution du féminin et Seins. En quête d’une libération, deux ouvrages qui rencontrent leur public depuis «que les jeunes féministes se sont réapproprié leur corps». L’universitaire évoque les prolongements de cette dynamique durant la crise, mais elle parle surtout de toutes ces femmes, mères, épouses et travailleuses, qui sont sorties épuisées du confinement.

Camille Froidevaux-Metterie, quelles sont les poches de discrimination genrée que vous avez repérées pendant la pandémie?

On en a déjà beaucoup parlé, mais il faut le redire pour ne rien lâcher du combat à mener. Cette crise a mis en lumière les conditions déplorables dans lesquelles s’exerce une série de métiers essentiels, tous ultra-féminisés: dans le soin, les infirmières, les aides-soignantes ou les auxiliaires de vie, mais aussi dans les services, les caissières ou les femmes de ménage, et beaucoup de postes dans l’éducation. Toutes ces professions sont déconsidérées socialement et très mal rémunérées.

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Pourquoi ces métiers sont-ils si peu rémunérés?

En partie parce qu’on estime que les femmes sont «naturellement» disposées à prendre soin des autres. Possédant les aptitudes propres à ces fonctions qui ne nécessiteraient pas de compétences spécifiques, elles sont dévalorisées. Par ailleurs, pour les plus précaires, il est très difficile de défendre leur cause ou alors au risque de perdre leur emploi. Voilà pourquoi il faut un «agenda féministe de sortie de crise», réclamant que les salaires de ces professions soient revus à la hausse, car les primes aux soignants et aux caissières ne suffiront pas.

Parmi ces compétences dites «innées», la charge émotionnelle est en train de rejoindre la charge mentale au rayon des notions de plus en plus visibilisées.

Oui, après avoir beaucoup évoqué la charge mentale qui pèse sur les femmes, il est temps de se pencher sur la charge émotionnelle théorisée par l’Américaine Arlie Russell Hochschild. Cette sociologue a montré comment, du fait d’une éducation qui les enferme dans le soin et l’attention à autrui, les femmes étaient considérées comme prédisposées à prendre en charge le bien-être émotionnel de leur entourage. C’est la mère qui rassure, console et câline. C’est vrai en famille, mais aussi au travail pour celles qui exercent les métiers du soin. Durant la crise du Covid-19, les infirmières et aides-soignantes ont dû assumer le soutien psychologique aux malades, aux mourants et à leurs proches. On pardonne aux médecins de rester distants, c’est même une marque de professionnalisme, alors qu’on attend forcément des soignantes qu’elles soient empathiques et soutenantes. Je crains qu’un certain nombre de ces femmes ne s’effondrent psychiquement lors du déconfinement.

Au nombre des discriminations genrées, la violence conjugale a particulièrement flambé en France pendant la quarantaine. Quelles réponses ont-elles été apportées?

En effet, on a constaté une augmentation de 40% des signalements à ce sujet. La crise a permis de revenir sur la question de l’éloignement des conjoints violents. C’est une option cruciale, car l’obligation pour les femmes battues de quitter leur domicile, souvent avec leurs enfants, est une double peine pour elles. En ouvrant des places d’hébergement pour les conjoints violents et en organisant leur prise en charge, on soulage les victimes.

Il faut maintenant rester mobilisées pour que les associations qui travaillent sur le terrain soient mieux financées. Le collectif NousToutes créé par Caroline de Haas a souligné l’écart important entre les promesses du gouvernement et l’argent effectivement consacré à cette lutte. Il a aussi fait un formidable travail pendant le confinement en mettant en place un cycle de formation à la question des violences sexistes et sexuelles à travers des visioconférences gratuites qui ont rassemblé des milliers de personnes.

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Dans leur grande majorité, les corps féminins sortent donc épuisés du confinement. Mais certains se sont plutôt épanouis, dites-vous…

On a en effet repéré quelques aspects positifs, notamment en ce qui concerne la possibilité donnée aux femmes de s’affranchir des regards extérieurs. Certaines ont cessé de porter des talons, de se maquiller, de faire des brushings ou de s’épiler, se libérant ainsi de ces injonctions esthétiques. D’autres se sont débarrassées de leur soutien-gorge. C’est le cas, en France, de 20% des femmes de 18 à 25 ans, ce qui ne m’étonne pas au regard de l’enquête que j’ai menée. Et puis, pour d’autres encore, le confinement a été l’occasion d’un temps pour soi retrouvé, avec de nouvelles activités, comme le yoga, ou l’exploration du plaisir en couple et à distance, à travers les écrans. Chercher son plaisir, c’est aussi un combat féministe.


La Révolution du féminin, Gallimard, 2015, réédition en Folio en 2020