Manque de contact social, précarisation, fermeture des lieux de loisirs, incertitudes: la santé mentale des Suisses et des Suissesses est mise à mal depuis le mois de mars. Une étude de l’Université de Bâle («Swiss Corona Stress Study»), montre par exemple que le taux de la population qui souffre de symptômes dépressifs était de 3,4% avant la crise pour atteindre 9,1% pendant le premier confinement et croître jusqu’à 11,7% cet automne. La dernière enquête de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) établit également que l’état d’esprit général est retombé, fin octobre, au même niveau qu’en mars, et que les sentiments d’exclusion et d’isolement augmentent chez les personnes âgées de plus de 65 ans.

Ainsi, l’OFSP organise ce 10 décembre une journée d’action en faveur de la santé psychique pour sensibiliser la population à ces questions et fournir des ressources d’aide. Alors, quels sont ces troubles et comment les prévenir? Quand consulter? Le Temps s’est entretenu avec la Dre Camille Nemitz-Piguet, psychiatre et cheffe de clinique scientifique au département de psychiatrie de la Faculté de médecine de l’Unige ainsi qu’à l’unité de crise pour adolescents du service de pédopsychiatrie des HUG.

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Le Temps: Lancer une campagne de sensibilisation pour la santé psychique n’est pas anodin, nous ne sommes pas seulement «stressés» ou «lassés» par la situation pandémique…

Camille Nemitz-Piguet: Bien sûr, de plus en plus d’études rapportent une plus grande prévalence des troubles psychiques en lien avec la crise du covid. Au premier confinement, une partie de la population était affectée, mais certains y trouvaient leur compte. Nous l’avons observé notamment parmi des patients qui souffrent de difficultés sociales, ou en lien avec l’école ou le travail, pour qui la pression baissait. Mais aujourd’hui, on voit qu’avec la chronicisation du stress, le climat anxiogène et les répercussions socioéconomiques, la balance penche plutôt vers les conséquences négatives. Et la période de l’année, pauvre en luminosité et traditionnellement stressante avec les Fêtes, n’arrange rien.

Le spectre des troubles de la santé mentale est vaste: que recouvre-t-il spécifiquement en ce moment pour les maux liés à la crise que nous vivons?

Ce qui ressort le plus sont les troubles anxieux et la dépression. Cependant, les personnes déjà vulnérables car souffrant d’autres troubles psychiques sont plus à risque de décompenser, notamment car elles sont plus isolées, que les soins se sont interrompus ou réorganisés.

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Quels sont les facteurs qui expliquent ces troubles?

On observe une grande variabilité selon les personnes, mais par exemple celles qui ont une tendance anxieuse sont actuellement confrontées à un climat dans lequel il faut faire attention à beaucoup de choses et sur lequel on a peu de prise. Ensuite, l’isolement social, la perte de repères par rapport aux pairs peuvent induire un sentiment de solitude, notamment chez les adolescents, les étudiants et les personnes âgées.

L’autre versant est celui de la perte de repères sociétaux: on a peu de perspectives positives d’avenir, car on sait qu’il y aura des conséquences économiques avec lesquelles il faudra composer. Des gens perdent leur emploi, leur revenu, et les difficultés socioéconomiques sont en soi des déterminants de la santé mentale. Le fait de devoir s’adapter de manière répétée à des stress a un coût qui engendre une perte de résilience et mène à ne voir que ce qui est négatif. Pour les jeunes, la situation est particulièrement difficile en termes de perspectives d’avenir.

Que pouvons-nous faire alors, de manière générale, pour prendre soin de notre santé mentale?

Je dirais que la première étape est d’être attentif à son état de stress, donc de «s’auto-observer», sans devenir obnubilé par cela pour autant. Si l’on est sujet à la dépression saisonnière, la luminothérapie est un bon traitement. Si l’on sait qu’on a besoin de contacts sociaux par exemple, il faudrait les cultiver autant que possible. Et dans ces principes généraux, ne pas se surexposer aux médias. L’OMS préconise de limiter sa consommation d’information, en choisissant un ou deux sites de référence.

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Plus concrètement, des collègues ont par exemple développé une plateforme de soutien à la santé mentale nommée Covidout. C’est un bon outil car elle permet justement de s’auto-observer et comporte aussi un petit programme de méditation de pleine conscience, ainsi qu’un autre orienté sur l’exercice physique. Enfin, il faut admettre qu’une grande partie de ce qui se passe à l’extérieur de nous-même échappe à notre contrôle. Il faut revenir à l’idée du lâcher-prise et se concentrer sur soi, réaliser des choses qui nous procurent un sentiment d’accomplissement. Parmi les activités qui peuvent avoir cet effet, on a tous vu sur internet des images de personnes qui se mettent au tricot, aux puzzles, etc. Des passe-temps qui permettent de se centrer sur le moment présent.

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Justement, la méditation de pleine conscience favoriserait cet ancrage. Les HUG l’ont introduite de longue date dans leur département de santé mentale et psychiatrie. Comment la pratiquer?

Globalement, l’idée est de s’entraîner à méditer assis ou couché, cela peut aussi être en mouvement, et de se concentrer sur le moment présent avec une attention bienveillante et non jugeante. Il s’agit d’accueillir ses sensations et ses pensées en sachant qu’elles vont passer. On propose souvent de comparer cela à l’observation des nuages dans le ciel. Le principe même permet de n’être ni dans les ruminations passées, ni dans les anxiétés futures.

Au départ, méditer demande un effort et certaines personnes sont probablement plus naturellement prédisposées que d’autres, mais beaucoup de gens s’entraînent seuls via des applications mobiles comme Petit Bambou. Autrement, pratiquer en groupe – il y a souvent des modules de huit semaines – permet à la fois de s’entraîner régulièrement pour acquérir un automatisme, mais aussi de discuter de ce que cette découverte suscite en nous. Certains programmes à Genève sont d’ailleurs passés en vidéoconférence pour être compatibles avec les mesures sanitaires.

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A terme, quels sont ses bénéfices?

Au niveau neuroscientifique, on pense que les effets bénéfiques passent par l’entraînement de certaines aires cérébrales. La méditation améliore notamment l’activité de régions préfrontales, ce qui pourrait renforcer l’attention, et semble activer l’insula, une région en lien avec la conscience des sensations corporelles. Tout cela fait qu’on régule mieux ses émotions, on se laisse moins envahir par elles. C’est le but, même s’il ne faut pas chercher à s’en couper complètement; les émotions font partie de la vie. Nous devons essayer de prendre soin de nous, mais il ne faut pas non plus se mettre une pression énorme pour rester en pleine forme mentalement.

Les personnes âgées, souvent isolées, n’ont pas toujours accès à internet pour ce genre d’activité, voire pour communiquer…

Effectivement, le fait de télécharger une application pour méditer peut ne pas convenir à certaines personnes. En termes de prévention – mais aussi pour les jeunes –, la préservation du lien social est fondamentale. C’est là que les écrans, avec leurs limites, ont des avantages, à travers des discussions de famille numériques par exemple. L’équilibre entre le respect des mesures sanitaires pour la communauté et la préservation du lien social par nécessité individuelle est difficile à trouver, chacun a sa réponse personnelle.

Finalement, à quel moment faut-il songer à consulter un ou une spécialiste?

Il vaut mieux trop tôt que trop tard. Mais disons que si l’on réalise qu’on n’a plus de plaisir à faire ce qui nous rendait heureux d’habitude, que se lever du lit devient quasiment insurmontable, que les choses de la vie quotidienne sont un fardeau, que l’on rumine sans cesse sur la pandémie et ses conséquences, etc., ce sont des signes.

Les troubles du sommeil ne doivent pas non plus être minimisés: insomnies, difficultés d’endormissement, réveil précoce puis troubles de la concentration. Ce sont des symptômes de la dépression, mais il ne faut pas attendre de tous les ressentir avant d’aller consulter. Si l’on reconnaît un ou plusieurs d’entre eux, cela vaut la peine d’en parler à son médecin généraliste dans un premier temps.


Contacts utiles (OFSP)

La Main Tendue: (tél.) 143: grand public
Pro Juventute: (tél.) 147: enfants et adolescents, parents
Pro Senectute: 058 591 15 15: personnes âgées
Pro Mente Sana: 0840 000 062: personnes souffrant de troubles psychiques
Caritas: 041 419 22 22: personnes défavorisées sur le plan socioéconomique
Croix-Rouge suisse: personnes migrantes, personnes âgées, personnes en situation précaire.

Ressources

www.covidout.ch: plateforme des HUG avec des ressources concrètes pour maintenir un équilibre de vie.

www.santepsy.ch: site web pour la promotion de la santé mentale dans les cantons latins, qui regroupe des conseils, de la documentation et un annuaire associatif.

www.minds-ge.ch: site web pour la promotion de la santé mentale, association à but non lucratif qui propose des ressources en ligne.